Le Journal de Vincent Martin

 

1913
1914
1915
1916
1917
Charleroi
L'Artois
Erches
Instruction
Guise
La Somme
Verdun
Courcy
Cauroy
Les Eparges
Verdun

 

 

 

 

 

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Nos Origines
Nous étions deux camarades de la classe 1913 domiciliés à Dennemont, tout à coté de Mantes-la-Jolie. Mon camarade c'était : Fernand BENOIST.
Enfant du pays, ses parents étaient propriétaires cultivateurs et avaient l'adjudication de transport du ciment de l'usine de Dennemont à la gare de Limay, soit 5 kilomètres environ.
Quant à moi, je suis né au Bodéo dans les Côtes du Nord. A l'âge de 5 ans, je perdis ma mère et je fus élevé jusqu'à l'âge de 16 ans par une tante, vieille demoiselle.


En avril 1909 mon père, qui avait quitté le pays et était manœuvre à l'usine de ciment, me réclama et je vins le retrouver. Là je fus placé chez des cultivateurs de ce pays qui avaient aussi une adjudication de transport de ciment et j'y suis resté jusqu'à mon départ au régiment.

Tantôt je travaillais dans les champs, comme mon camarade Fernand d'ailleurs, tantôt j'étais charretier comme lui. C'était un métier très dur. Le plus pénible c'était de remplir les voitures de paquets de 25 et 50 sacs de jute vides, poussiéreux ou mouillés. C'est dans l'exercice de ce rude métier qu'est née notre camaraderie.

Cimeterie de Dennemont


 
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Notre Préparation Militaire
A Dennemont il y avait alors un instituteur très patriote, Monsieur BLOUIN qui fonda une société de préparation militaire à laquelle, tous les jeunes gens de la commune et des pays environnants pouvaient faire partie. Nous disposions de tous les agrès pour faire de la gymnastique, un tir à la carabine dans la cour de l'école et d'un autre stand de tir au fusil Lebel, à balles réelles, dans la carrière de l'usine.
Un sous-officier de carrière du 8ème régiment de génie de Versailles, ou du moins du camp de Satory, que nous sommes allés voir un jour avec Fernand, venait toutes les semaines, de préférence le samedi soir.
Il nous donnait tous les éléments d'instruction qu'on apprend dans l'infanterie et le génie : manœuvres du soldat à pied, étude approfondie du fusil Lebel. Sur ses conseils, nous nous étions procuré un livre de théorie relatant tout ce qui est nécessaire pour faire un bon fantassin.
Avec mon camarade Fernand, nous apprenions cela avec zèle et application juchés sur notre voiture de ciment pendant les six voyages aller et retour que nous avions à effectuer au cours de notre journée de travail.
Afin d'être plus sûr de nous, car à Dennemont il n'y avait pas de professeur de gymnastique, nous avons fait partie de la Société Sportive de Limay; sous la direction d'un gymnaste accompli : Christian Pinard. Je le reverrai plus tard au front et j'aurai l'occasion de vous dire comment. Deux fois par semaine, après souper, nous nous y rendions. Nous partions vers 21 heures et rentrions en courant, à l'aller comme au retour, courant chaque distance de 200 mètres et marchant pendant 100 mètres. Combien de fois, exténués, nous nous sommes endormis sur le bas-côté de la route pendant une heure ou deux! On récupère vite à cet âge. Peu importe la fatigue à 19 ou 20 ans! Notre but à atteindre? bien déterminé, c'était de passer avec succès notre brevet d'aptitude militaire. Pensez donc! Les cinq premiers de chaque centre de l'armée avaient le droit de choisir son régiment.

La situation diplomatique commençant à se tendre au loin, notre parlement vote, le 9 août 1913, la loi appelant pour trois ans de service militaire les jeunes gens des classes 1913 et suivantes. Peu de temps après nous passons le conseil de révision ou nous sommes, avec mon camarade Fernand, reconnus bon pour le service armé (j'ai une petite pointe de hernie qui grossira et me fera souffrir plus tard, mais ne m'arrêtera pas dans mon service). Au mois de septembre 1913, nous sommes convoqués tous les deux à St Germain en Laye afin de subir les épreuves du brevet d'aptitude militaire. Nous y sommes restés trois jours et c'était sérieux. Nous en savions certainement autant que les gradés qui nous faisaient passer l'examen. Je crois me souvenir que c'était un de ces quatre bataillons d'infanterie du 4ème corps d'armée du Mans, casernés à St Germain, St Cloud etc... des 101, 102, 103 et 104ème régiments d'infanterie. Enfin bref, tous les deux, nous sommes reçus dans les cinq premiers et nous avons choisi le 119ème régiment d'infanterie à Courbevoie, caserne Charras.

Caserne Charras

 
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La Vie à la Caserne
A l'appel de notre classe, le 28 novembre 1913, nous fûmes affectés :

Fernand à la 1ère compagnie
Moi à la 2ème compagnie

Nous sommes arrivés le matin à la caserne Charras et mis provisoirement, chacun dans notre compagnie dans une grande chambrée ou, un jeune soldat marié, Lemaire de la classe 1912 incorporé au 1er octobre précédent, m'apprit à faire mon lit. Très serviable, il me mit en garde contre toutes sortes de brimades, qu'en ce temps-là encore, les anciens faisaient subir aux jeunes recrues. Mon premier repas à midi ou onze heures a été constitué par un plat de lentilles. Je n'en avais jamais mangé jusqu'alors. Elles me semblèrent bonnes à part, bien sûr, quelques petits cailloux croquant sous les dents. Malgré les avertissements de Lemaire, je fus pris à partie, dés le lendemain par le caporal de chambrée. «Vous me laverez ce linge-là» me dit-il! Je lui répondis que je ne savais pas laver et que ma mère lavait le mien. Furieux il imposa la même corvée à un camarade normand qui accepta. Il m'en porta rancune; c'était un garçon qui sortait tous les soirs à Paris, revenait peu avant minuit plus ou moins en goguette; il avait soin avant de se coucher de casser le verre de lampe. Le lendemain matin au réveil, en me désignant il me disait : «vous, vous remplacerez le verre de lampe». Deux fois il me fit le coup, mais à la troisième je me suis plaint et la comédie a cessé. Dés le premier combat à Charleroi, il disparaîtra de la compagnie et je ne le reverrai plus jamais.

Quelques jours après notre incorporation, aussitôt après que le tailleur et le cordonnier eurent pris nos mensurations; nous fûmes retirés des chambrées de troupe et versés dans une petite chambre, une pour chaque compagnie destinées aux élèves caporaux. Là nous sommes chez nous, commandés par un caporal qui nous instruit. Très gentil il nous connaît tous et nous avons confiance en lui. Il ne nous crée jamais d'ennuis et nous l'écoutons. Je me souviens encore qu'il s'appelait Bonnet, mais c'est tout. Nous n'avons pas affaire avec les gradés à l'intérieur de la compagnie, hormis, bien entendu, les questions de discipline.

Tous les jours, comme les autres, après les exercices communs aux élèves caporaux, avant la soupe, nous assistions en carré dans la cour à la lecture du rapport journalier par le sergent-major assisté de l'adjudant et des officiers.

A Courbevoie les soldats de la classe 1911 qui ont alors un an de service tiennent tous les emplois pour la bonne marche du régiment : ordonnance, cuisiniers, tailleurs, cordonniers, serveurs, conducteurs, corvées d'entretien etc... Les classes 1912 et 1913 sont à leur instruction militaire.

 
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L'organisation du régiment

A Courbevoie, nous avons deux bataillons en garnison; le 1er commandé par le chef de bataillon Rignot et le 2éme par le chef de bataillon Carlier. Le Colonel, auquel sont adjoint un Lieutenant-colonel et un chef de bataillon adjoint, est avec nous. Nous sommes la portion principale du régiment.

A Lisieux nous avons un troisième bataillon. C'est la portion centrale ou se tiendra le dépôt en cas de guerre. Chaque bataillon est composé de quatre compagnies : en temps de paix chaque compagnie est divisée en huit escouades numérotées : 1, 3, 5, 7, 9, 11, 13, 15. En temps de guerre, chaque compagnie comprend seize escouades. Les soldats de l'armée active sont répartis entre les escouades qui sont complétées par les réservistes appelés directement à leur lieu de mobilisation. Ainsi j'appartenais à la 5ème escouade et je fus versé, à la mobilisation, à la 6ème. Ce qui fait qu'a la mobilisation, nous avons par compagnie quatre sections de quatre escouades. A chaque bataillon est adjointe une section de mitrailleuses, bien peu à côté de ce que possèdent les allemands.

Lorsque nous eûmes terminé notre peloton d'élèves caporaux dans lequel nous étions bien classés, nous fûmes versés avec mon camarade Fernand dans le peloton des élèves sous-officiers. Ces pelotons d'élèves gradés étaient dirigés par le commandant Arnaud, adjoint au colonel. Grande fut ma surprise lorsqu'en 1920, rejoignant le 134ème régiment d'infanterie à Mâcon comme adjudant, je le retrouvai colonel.
Nous nous plaisions bien en garnison à Courbevoie; tous les samedis soir, nous allions en permission à Dennemont et rentrions le dimanche avant minuit à la caserne. Mais y il avait un nuage noir que nous sentions déjà venir et qui présumait l'orage.

Au début de juillet, l'Archiduc François Ferdinand, héritier du trône d'Autriche-Hongrie et sa femme sont tués à Sarajevo par un serbe et c'est le premier acte de la grande tragédie. Le 4 juillet 1914 ont lieu les funérailles des victimes. Le 5 juillet 1914, le comte Hoyos apporte à Guillaume II une note de l'Empereur d'Autriche-Hongrie dans laquelle ce dernier considère nécessaire l'élimination de la Serbie, alliée de la France et de la Russie, en tant que facteur politique dans les Balkans. L’Empereur d'Allemagne juge le moment favorable à une action contre la Serbie. Le tournant décisif est pris. La guerre est décidée.

Le 6 juillet, Guillaume fait confirmer aux autrichiens son appui total. Cette nouvelle impulsion à la guerre est ainsi donnée. Le 8 juillet l'ambassadeur d'Allemagne, devant la lenteur autrichienne "pousse à la roue". C'est ce que cherchait l'Allemagne depuis quelques années déjà après s'être armée à outrance. Nous arrivons ainsi au 1er août 1914

 
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La Déclaration de guerre
Le 1 er août 1914 l'Allemagne déclare la guerre à la Russie notre alliée. L'Autriche-Hongrie s'occupe de la Serbie. Inutile de demander ce qu'à fait l’Allemagne durant le mois de juillet : mobilisation complète. Dés le 2 août elle nous déclare la guerre.

 
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Notre Mobilisation

 

 

 

 

1. Il doit probablement s'agir du sous lieutenant Ducasse.

 

Nous commençons dés le 1er août à recevoir les réservistes et le 2 août la totalité nous rejoint. Certaines unités faisant partie des troupes de couverture en garnison dans le nord-est et l'est sont à pied d'œuvre dés le1er août. Mais nous, troupes de l'intérieur, nous avons jusqu'au 5 août pour préparer notre départaux armées. Avant reçu nos réservistes, les chambrées sont complètement mises sens-dessus dessous. Les lampes, matelas, sommiers et les pieds de châlits sont descendus par les escaliers à bras d'hommes. On donne à chacun une enveloppe de paillasse qu'on va remplir de paille nouvellement apportée dans la cour. Cela nous semble, à nous soldats de l'active, être la vraie pagaille. Nous sommes constitués dans chaque compagnie en quatre sections de quatre escouades.

La 1ère section commandée par le lieutenant le plus ancien, le lieutenant Ruanet, la 2ème section, à laquelle j'appartiens, commandée par le sergent-major Sauvelet, la 3éme section commandée par l'adjudant Guisepi et, enfin, la 4ème section commandée par un lieutenant ou sous-lieutenant de réserve dont je ne me souviens plus du nom (1).

2e Compagnie
1ere Section
Lieutenant Ruanet
2e Section
Sergent Major Sauvelet
3e Section
Adjudant Guisepi
4e Section
Sous Lieutenant Ducasse

Encadrement de la 2e compagnie

Le 3 août je suis désigné par le médecin-major pour aller chercher à l'hôpital du Val de Grâce un bandage herniaire, le mien étant devenu trop faible. A cet effet, je suis conduit par une ambulance. Nous n'en avons pas trouvé là d'assez fort, nous sommes allés chez un orthopédiste en ville. J'ai conservé ce bandage jusqu'en 1917, ou ayant eu les pieds gelés, je me ferai opérer.

Je ne me souviens plus exactement si c'est le 4 ou 5 août, que le père de Fernand est venu dire au revoir à son fils. Tous deux sont allés manger en ville le midi et avant de retourner chez lui, à Dennemont, son père m'a remis un billet de dix francs. Ce sont les seuls que je recevrai durant les quatre années et quatre mois de guerre en dehors de mon prêt. D'autre part, je ne recevrai jamais de colis non plus, je suis soutien de famille et mes parents ont quatre enfants en bas-âge à élever.
 
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Le Départ aux Armées

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2.L'adjudant Cuillier fera toute la campagne au sein du 119e RI; blessé 3 fois, il terminera la guerre avec le grade de capitaine.

 

 

 

Le 5 août 1914, nous quittons dans la soirée la caserne Charras à Courbevoie sous les acclamations de la population. Nous n'y reviendrons plus jamais et nous nous demandons bien ce qui va nous arriver.

«A Berlin!... A Berlin! Ca ne durera pas longtemps» clame la population. Nous, nous sommes plutôt sceptiques. Nous allons à pied embarquer à la gare des Batignolles, dans des wagons aménagés de sièges en bois avec des dispositions spéciales pour le rangement des havresacs et des fusils. Ces aménagements se révéleront tellement fatigants que de toute la campagne 1914-1918 nous ne les reverrons plus. Passés par Compiègne, Soissons, Reims et Rethel, nous sommes débarqués le 6 août dans la soirée à la gare de Amagne-Lucky dans les Ardennes et nous cantonnons à quelques kilomètres plus loin.

Dès notre descente du train, plus fatigués que si nous avions fait le chemin à pied, nous avons pris immédiatement nos dispositions d'avant-gardes, flancs-gardes et arrière-gardes. Pour avant et arrière-gardes rien de bien difficile a faire, quant aux flancs-gardes ce n'est pas la même chose; leur rôle principal est de marcher à une distance convenue sur les côtés de la colonne, dans les champs, les bois et les prés. Il faut sauter les talus, franchir les haies et les enclos de fil de fer en passant tantôt dessus, tantôt dessous. Ce rôle nous est incombé plusieurs fois, de même qu'à mon camarade Fernand, au cours de nos journées de marche d'Amagne-Lucky à Donchery, Pont-à-Bar (point de jonction de la Meuse avec le canal des Ardennes) et Dom-le-Mesnil ou nous sommes restés cinq jours. Durant ce temps là, dans les prés sur les bords de la Meuse, nous faisions l'exercice comme sur les pentes du Mont Valérien et dans la plaine de Nanterre quelques mois auparavant. De là, nous entendons parfois les grosses pièces de canon allemandes, du côté de Dinant en Belgique.


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Mon chef de section, le sergent-major Sauvelet, originaire des Ardennes reconnaissait les habitants de certains villages que nous traversions et qui lui donnaient du fromage local qu'il partageait avec ses amis bien sûr. Je n'étais pas encore à ce moment là de ceux-là. La différence était trop grande entre lui et moi jeune soldat. C'était pourtant un brave et honnête homme à qui on pouvait se confier. Deux ans plus tard je le reverrai, à l'entrée de Verdun, et vous en reparlerai à ce moment-là.

Précipitamment nous sommes rassemblés dans la matinée du 13 août et prenons par marche forcée, la route pour Charleroi. Le 15 août nous subissons un violent orage. Bien entendu notre artillerie, le 22ème R.A. de Rueil-Malmaison, marchait avec chevaux et canons sur la route. La grande injustice entre eux et nous c'est qu'ils sont à cheval ou bien transportés par leurs caissons ou canons; tandis que nous, fantassins, marchons sur les bas-côtés de la route, en petites colonnes de deux de chaque côté, dans l'herbe mouillée sautant les saignées d'écoulement d'eau. Je ne me souviens pas d'avoir été aussi trempé de ma vie que ce jour-là! Les souliers pleins d'eau, nous marchâmes ainsi sous une pluie battante et un tonnerre de Dieu avec tout notre barda sur le dos et le fusil en bandoulière.

Pauvre Infanterie! «Tu commences déjà par la peine. Tu ne récolteras que la mort et l'oubli! Les lauriers ne seront pas pour toi». Quel 15 août nous avons passé là! Heureusement pour nous, le lendemain, le temps sera beau et nous permettra de nous sécher. Soldats de l'active, nous avons conservé nos petites jambières en cuir de 10 à 15 centimètres de hauteur, mais les réservistes, eux n'ont rien et le bas de leur pantalon rouge commence à s'en ressentir durement et à s'effilocher.

Le 17 août nous rentrons en Belgique et nous cantonnons à Momignies, nous sommes reçus chaleureusement nous, chez des malheureux; un vieux malade et sa fille d'une cinquantaine d'années ont fait ce qu'ils ont pu pour nous recevoir, dédoublant leur lit afin de nous faire dormir le plus confortablement possible après une journée de marche de plus de quarante kilomètres.

Cinq jours plus tard, le 22 août, nous nous lançons à corps perdu dans la bataille. Pour Fernand la guerre sera de courte durée : il sera fait prisonnier le 28 octobre 1914. Quant à moi c'est jusqu'au 11 novembre 1918 que durera le combat.


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Arrivés le 20 au soir dans les faubourgs de Charleroi, nous couchons dans l'école de Marchienne-au-Pont. Le lendemain matin, le bruit court que les allemands ne sont pas loin et nous établissons un avant-poste de combat entre Marchienne-au-Pont, Marcinelle, Charleroi et Momignies sur Sambre. Le même jour, vers 6 heures du matin, quelques coups de feu retentissent; une patrouille d’Uhlans, trop curieuse, se fait pincer par les mitrailleuses du 1er bataillon de l'adjudant Cuiller (2) laissant trois prisonniers entre nos mains.

Le 22 août, de bonne heure le matin, nous prîmes possession du pont tournant sur le canal de la Sambre entre la ville de Charleroi et la grande gare qui se trouve au sud de la rivière. Là, dans la gare où ma compagnie avait installé son poste de commandement, tout à coup, une nouvelle patrouille d’Uhlans est signalée et nous l'apercevons dans le haut de la rue, toute droite, en face de la gare. Le lieutenant Ruanet commandant le 1er peloton (1ère et 2ème section) de la 2ème compagnie nous fait mettre une section à droite, une section à gauche du pont. Cachés derrière des tas de traverses de chemin de fer, nous avons ordre de ne pas tirer, de tourner le pont aussitôt la patrouille passée et de les mettre en joue hommes et gradés. La patrouille allemande, sept ou huit beaux Uhlans, dont un officier ou sous-officier, propres, coquets, tondus comme des moutons, ont été cueillis avec douceur. Je participai à cette action et j'ai mis en joue ces allemands. Je crois même qu'il y avait un officier. Quelle surprise pour eux ! Ils nous regardaient avec dédain, tout ébahis; c'était trop tard.

 
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La Bataille
22 août 1914

Peu de temps après la capture de la patrouille, vers 9 heures, nous voyons arriver l'infanterie allemande, avec ses mitrailleuses, en haut de la rue qui descend sur la Sambre, en face de la gare. Nous sommes bien cachés derrière et nous tirons à feu à volonté dans le tas. Nous avons une mitrailleuse à notre disposition. Vêtus légèrement, les allemands descendent, nombreux, en se faufilant dans les embrasures des portes et sous les porches; ils se font descendre comme des lapins, la rue est jonchée de cadavres; mais il en vient toujours de nouveaux. On dirait une nuée de sauterelles. Leurs pertes sont élevées. De notre côté, nous n'accusons pas de pertes; nous leur avons fait beaucoup de mal et, malgré leur supériorité numérique, nous les avons tenus à distance de la Sambre, les tuant au fur et à mesure qu'ils avançaient. Vers 13 heures, la pression des allemands, soutenus par une nombreuse artillerie, augmente et devient menaçante sur le front des voisins. C'est l'heure du déjeuner mais il n'est plus question de manger. Nous avons tenu ces endiablés d'allemands.

Les 1er et 3ème bataillons du 119ème R.I. se replient sur le front de Montigny-le-Tilleul à onze kilomètres environ en arrière, sur la Sambre à gauche de la route nationale belge n° 21 avant la rue de l'Agace. Après avoir suivi la route nationale, nous empruntons à gauche une tranchée d'écoulement d'eau vers la Sambre, sur les bords nord de laquelle nous nous établissons en ordre de bataille derrière des tas de briques qui sèchent au soleil; nous sommes ici les 2ème, 3ème et 4ème sections de notre 2ème compagnie. La 1ère section est derrière nous en hauteur et peut tirer sur l'ennemi par derrière nous, à contre-pente face à l'ennemi, mal placée dans un champ d'avoine non coupée. Derrière elle, à 30 mètres environ, il existe une haie d'épine blanche bien touffue en dessous d'un petit talus. C'est la mort certaine d'une partie de ces combattants. Cela m'a beaucoup étonné de la part de son chef qui, le matin, nous a fait capturer la patrouille de Uhlans sur la Sambre devant la gare. Sur notre gauche nous avons un pré d'herbe rase et descendant sur la Sambre, où se trouve le 49ème régiment d'infanterie de Bayonne (18ème corps d'armée); c'est une drôle de position, aucun accident de terrain jusqu'à la rivière! C'est le nu complet. De l'autre coté de la Sambre, il y a de la cavalerie et nous l'avons vu se replier au galop au premier contact avec l'infanterie allemande; des chevaux tués et des cavaliers blessés ou tués. Les autres n'ont pas résisté et ont disparu au plus vite. Tout à coup, devant nous, nous apercevons à deux kilomètres environ les allemands qui, après avoir passé la Sambre à Marchienne-au-Pont, où nous avons couché le 21, débouchent en colonnes par quatre des crassiers de Mont-sur-Marchienne. Le lieutenant Ruanet, commandant la 1ère section de notre 2ème compagnie, et qui se trouve derrière nous en hauteur, tire sur eux avec un feu de salve en disant «ce sont peut être des anglais» «quelle blague!» nous avons pensé, nous venions de nous battre avec les allemands jusqu'à 13 heures. Les anglais les auraient donc remplacés! Ignorance totale.

Le tir de feu de salve malencontreux a fait repérer nos positions alors que nous aurions pu les attendre à bonne portée de tir afin de leur causer des pertes plus sévères. Aussitôt après, l'ennemi se disperse en tirailleurs à bonne distance entre chacun d'eux et progresse rapidement vers nous par bonds successifs; la 1ère section a subi ainsi des pertes énormes et je ne me souviens plus avoir jamais revu son officier. Dans l'après-midi, nous trouvons devant (Oh! spectacle effroyable) une femme belge, son bébé dans les bras, courant dans la plaine entre les allemands et les français. Elle tombe, se relève plusieurs fois et continue de courir de nouveau et Dieu sait ce qu'elle est devenue. Nous tirons toujours sur les allemands qui avancent en face de nous. Cette fameuse cavalerie, qui croit encore faire la guerre de 1870, a disparu et s'est repliée des hauteurs de la rive gauche de la Sambre, nous, nous sommes pris en enfilade sur notre flanc gauche, derrière nos tas de briques, par les mitrailleuses et l'infanterie allemande.

Est il possible, de la part de notre commandement, d'avoir donné un secteur aussi capital que celui-là à de la cavalerie! Nous avons encore des généraux puissants qui veulent conserver les anciens bienfaits de cette arme. Pendant longtemps encore, l'infanterie et toutes les troupes à pied en souffriront jusqu'au jour, où enfin, le commandement s'apercevra de l'inutilité des cavaliers. Alors démontés ils feront de bons soldats d'infanterie bien disciplinés.

Le soir du 22 août nous recevons l'ordre de nous reporter à droite de la route nationale belge n° 21, après avoir subi des pertes considérables, en tués et blessés, derrière nos tas de briques. En prenant à droite un chemin perpendiculaire à la route nationale, je tombe sur le dos, à l'intersection des deux chemins dans la partie maçonnée. Impossible de m'arracher de cet endroit. Alors, deux camarades me coupent les courroies d'épaules de mon havresac et me tirent de cette mauvaise situation. Les allemands sont à 20 ou 30 mètres de nous. En m'examinant plus attentivement mes camarades me dirent : «mon vieux Martin, tu l'as échappé belle. Regarde ta gamelle qui est traversée d'une balle au ras de ton cou». Nous avons pris une nouvelle position face à Montigny-le-Tilleul où notre 4ème compagnie se cramponne dans un pré, le derrière en l'air pour bien se faire voir et reçoivent les premiers obus allemands. Heureusement ce ne sont que des shrapnels qui éclatent assez haut. Telle fut notre première journée de bataille à Charleroi-Marcinelle où nous nous sommes battus jusqu'à la grande nuit. Dès lors, nous apercevions dans un horizon d'un demi-cercle, des feux d'incendies que les allemands avaient allumés dans les villages conquis. Tous les soirs à la nuit, il en sera de même au fur et à mesure de leur avance. Nous avons passé la nuit dans un de ces villages à la hauteur et à proximité de Nalinnes.

 
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Le 23 août 1914

Au point du jour, le 119ème régiment d'infanterie forme l'aile gauche du 3ème corps d'armée; bien que les trois bataillons soient en ligne, la liaison reste précaire avec le 18ème corps d'armée. La 1ère compagnie, où se trouve mon camarade Fernand, est détachée au village de Fontenelle pour essayer de combler un vide existant. Ce n'est que vers 11 heures qu'on aperçoit les premiers tirailleurs ennemis débouchant du bois de Nalinnes; c'est là aussi que l'on voit le premier avion de renseignements allemand "un Taube". La 1ère compagnie prend l'ennemi sous son feu et lui fait marquer une assez longue hésitation; nous, la 2ème compagnie, sommes en réserve à la lisière d'un bois, où nous avons été repérés par l'avion, à environ deux ou trois cents mètres derrière. A midi l'artillerie ennemie intervient brutalement contre nos premières lignes; qu'est-ce que nous recevons à la lisière du bois comme obus de 105 et 150. Le "Taube" nous a repérés et nous faits arroser copieusement. L'ennemi nous est supérieur aussi en artillerie lourde, nous avons beaucoup de tués et de blessés. Couchés au pied des arbres qui se trouvent abattus sur nous, nous restons là, immobiles, creusant le sol enraciné avec nos outils portatifs sans pouvoir tirer sur les allemands car nous avons des unités françaises devant nous. Peu de temps après on voit surgir, d'un peu partout, les fantassins ennemis progressant derrière les gerbes de blé qu'ils entraînent avec eux. La fusillade ne tarde pas à faire rage principalement devant le village de Pairain où les 2ème et 3ème bataillons luttent à un contre trois. A 17 heures le régiment reçoit l'ordre de se replier, d'abord sur Thy-le-Château, puis sur Walcourt. La 1ère compagnie à Fontenelle, tardivement prévenue, reste encore quelque temps sur ses positions aux trois-quarts encerclée. Elle finit par se dégager sous la protection d'une section solidement ancrée aux lisères nord du village et ramenant tous ses blessés, arrive à rejoindre dans la nuit le 1er bataillon installé aux nouveaux avant-postes à Pry.

Le baptême du feu a été sévère : trois capitaines tués, une cinquantaine d'hommes de troupe blessés, dont la moitié sont restés aux mains de l'ennemi. II n'est plus question d'aller à Berlin qui est bien loin de là. Cependant notre moral reste intact et nous aurons encore de belles occasions d'en faire voir aussi aux allemands; nous gagnerons la guerre grâce à notre bravoure, ténacité et persévérance. Nous n'irons pas à Berlin, nous arrêterons notre marche en avant sur le Rhin. Personnellement je ferai partie de la 154ème division d'infanterie (général Breton) qui, le 17 novembre 1918, longera le Rhin de St Louis, à côté de Bâle, jusqu'au Pont de Chalempé avec les 413ème, 414ème et 416ème régiments auquel j'aurai l'honneur d'appartenir à ce moment là. Quelle sera longue la route et combien de milliers de morts nous aurons eus à déplorer d'ici là!

 
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La retraite
La retraite générale commence sur le front de la 5ème armée. Le 119ème régiment d'infanterie, dés le 25 août au matin et dans des conditions de fatigue extrême, entame la retraite sans autres incidents, pendant cinq jours, exceptées de petites affaires d'arrière-garde sans importance. Mais l'ennemi nous talonne et cherche à nous encercler. A la fin de la deuxième journée de bataille aux environs de Charleroi, dans le cantonnement où nous nous préparons à nous reposer, nous donnons déjà profondément dans un grenier à foin lorsque tout à coup, on nous réveille vivement en criant «voila les boches !...». Comme j'avais défait les courroies de mon havresac des épaules pour mieux me reposer, mon fusil restant accroché par la bretelle à mon bras droit, je fus réveillé dans une précipitation sans égale laissant sur place mon linge de rechange, mon rasoir et mon livret militaire individuel. Dans cette confusion, ce n'était simplement qu'une compagnie française de notre régiment qui se repliait même dans la nuit. Plus tard, dans les environs de Vervins, mon livret individuel me sera restitué mais rien d'autre; ni rasoir, ni linge, ni mes affaires de première nécessité : savon, couteau, cuiller et fourchette. Qu'importe ce ne sont pas ces objets qui vont nous manquer et c'est hélas malheureux à dire car, à la première rencontre avec les allemands dans la furieuse et violente bataille de Guise, nous trouverons sur nos morts et nos blessés (à part les objets de famille qui ont pu être recueillis et mis de côté) les havresacs et linge de rechange ainsi que les autres objets appartenant à l'armée et nécessaires à nous mêmes.
 
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La Bataille de Guise

Nous sortons de Belgique en repassant de nouveau en pleine nuit à Momignies, le pays belge où nous fûmes si bien reçus avant de nous rendre à Charleroi, mais nous ne rencontrons plus personne, les habitants ont fui vers la France. Nous passons à Anor dans le département du Nord, à Hirson et Vervins dans celui de l'Aisne. A Vervins, nous rentrons dans une grande distillerie où, dans un hall impressionnant de tonneaux, tout le monde se sert à qui mieux mieux et il y a tellement de liquide de toutes sortes (les troupes laissant les robinets ouverts) que nous sommes mouillés par dessus les godasses. A ce moment j'aperçois un beau robinet en cuivre sur un tonneau; l'ayant reniflé j'ai failli en tomber asphyxié; ne pouvant plus respirer je n'ai plus rien pris, j'ai été surpris : trop gourmand!... J'avais pourtant soif mais mes camarades ayant rempli leurs bidons, je n'en ai pas souffert. Finie la rigolade, nous obliquons franchement à gauche et le 29 août, nous nous rendons à la ferme La Jonqueuse à Origny Sainte Benoite. Le 119ème régiment d'infanterie qui fait partie de la 5ème armée, a reçu l'ordre de reprendre l'offensive, à hauteur de Guise, pour retarder la marche de l'ennemi.

 


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Pendant la matinée du 29, le régiment est maintenu en réserve de division; l'ennemi, en force, menaçant le flanc droit du 13ème corps d'armée, le 2ème bataillon (commandant Carlier) est lancé vers midi sur la ferme de La Jonqueuse pour enrayer la marche des allemands. Progressant difficilement sous un feu nourri de mitrailleuses, il réussit néanmoins à s'accrocher au terrain conquis; vers 14 heures une violente contre-attaque l'oblige â fléchir légèrement. Le 1er bataillon (le nôtre, commandant Rignot) intervient à la gauche du 2ème bataillon et rétablit un moment la situation. Comme je fais partie de la 2ème compagnie (capitaine Tresillard) et mon camarade Fernand de la 1ère compagnie (capitaine Bedoura) nous sommes tous les deux en plein dans bataille. Le capitaine Tresillard me fit venir auprès de lui et me dit ceci : «Martin, vous allez être mon agent de liaison pour communiquer mes ordres aux quatre chefs de section et rendre compte auprès du commandant».

 
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Mon capitaine est tué

 

 

 

4. C'est probablement le sous lieutenant Ducasse

Je me mets aussitôt à sa disposition et reste à côté de lui. Tout à coup les balles nous sifflent aux oreilles, je reçois sur le bras gauche entre l'épaule et le coude un violent coup qui m'endolorit le bras comme un coup de bâton. Le capitaine Tresillard me dit : «va voir derrière la haie qui est derrière nous, dans la pente inverse il y a un poste de secours à côté des meules de blé». J'y cours, me déshabille, j'avais reçu une balle en séton sur le bras, sans dommage; seulement j'ai tout de même eu le bras noir, pendant un mois, de l'épaule au coude. Je reviens aussitôt auprès de mon capitaine : il avait été tué pendant mon absence qui a duré un quart d'heure. Je l'ai beaucoup regretté : c'était mon officier d'active qui, déjà au peloton des élèves caporaux et sous-officiers, avait appris à me connaître. C'était avec lui le dernier officier d'active de la 2ème compagnie, les autres lieutenants ayant disparu à Charleroi. Je me suis mis aussitôt à la disposition du nouveau commandant de compagnie, un lieutenant de réserve (4). La bataille devient extrêmement violente; attaques et contre-attaques se succèdent sans résultat appréciable. La nuit vient enfin séparer les combattants et permet à nos unités épuisées de se regrouper à Courjumelles et Pleine-Selve. C'est tout à fait compréhensible que nous soyons épuisés; depuis le 21 août à Charleroi le ravitaillement ne nous est pas parvenu. Pendant toute la retraite, il en sera ainsi.
 
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Guise 30 Aout 1914

Le lendemain sur la ligne ferme de Viermont-Signal d'Origny, nous reprenons le combat avec l'ennemi qui s'est considérablement renforcé; nous avions avancé le 29 août de 6 à 7 kilomètres en profondeur, mais le lendemain, la bataille reprend, terrible. Dans les champs de blé, nous apercevons les allemands qui, de nouveau, avancent sous la protection des gerbes qu'ils déplacent avec eux. Quelles astuces n'ont-ils pas ces gens-là! tout leur est bon et par tous les moyens. Nous tirons dans les tas qui se meuvent et nous descendons les allemands qui se trouvent derrière; en fait d'éducation militaire ils nous rendent des points. Dans l'après-midi, sur le soir, ordre nous est donné de rompre le combat; le mouvement s'exécute sous une chaleur torride.

Le commandant Rignot, chef du 1er bataillon à cheval à quelques centaines de mètres de l'ennemi, prend les noms des derniers qui se trouvent encore là, une quarantaine au maximum et nous dit : «je vous ferai récompenser par une citation, mes enfants, c'est bien». Je ne le revis plus jamais, le fait suivant qui dénote le sacrifice de sa vie donne la certitude de ce qui lui est arrivé. Après la guerre, mon camarade Fernand, lorsqu'il fut rentré (il était prisonnier) alla plusieurs fois rendre visite à la caserne Charras à Courbevoie d'où nous étions partis ensemble le 5 août 1914; il a remarqué que le bâtiment de l'horloge que nous occupions (le 1er bataillon) portait le nom de " Bâtiment RIGNOT " donc aucun doute sur le sort qui lui a été réservé. Ce fut sa plus belle citation; les nôtres, il les emporta dans son secret perpétuel.

Ces deux journées ont été, pour le 119ème régiment d'infanterie, aussi meurtrières que celles de Charleroi, trois capitaines ont été tués : le capitaine Trésillard (le mien) et les capitaines Marc et Busson. Très regrettable, l'historique du régiment oublie les sous-officiers, les caporaux et les hommes de troupe! Ça c'est du menu fretin à tel point que l'officier chargé de l'établir ne daigne même pas en parler. Durant toute la guerre ce sera la même insuffisance de reconnaissance; quelle différence avec les historiques des 334ème et 416ème RI auxquels j'appartiendrai par la suite! Ici ce sont les officiers et hommes de troupe, avec mention de leur grade, qui seront mentionnés. En agissant ainsi le colonel et l'état-major du 119ème n'a pas voulu dévoiler ses pertes mais la population civile, prévenue par les maires, n'est pas dupe des pertes subies par le régiment.

 
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Voici de nouveau la retraite
Epouvantable, la retraite reprend; sans ravitaillement depuis le 22 août, exténués de fatigue au delà toute imagination, poursuivis par l'ennemi qui cherche toujours à nous envelopper, marchant depuis le petit jour jusqu'à la nuit complète, de 40 à 50 kilomètres par jour et accrochant les allemands quand ceux-ci nous serrent de trop près, voilà notre vie quotidienne!
Que l'on a maudit ces services de ravitaillement, nous attendions vainement, dans les fossés, sur le bord de la route, les légumes, le pain et la viande envahie par les mouches bleues!... Pour nous, rien ne nous arrivait, sinon l'ennemi sur les reins. Quelle honte pour les services de l'intendance! Nous sommes sacrifiés par ces services-là et devons nous contenter de pommes cueillies sur les routes et même de betteraves pas mûres. Quel régal! C'est inconcevable, eux, qui sont charriés en voiture, se fichent de nous.
Toutes les cinquante minutes de marche nous faisons une halte de dix minutes. Il faut avoir vu cela, tellement la fatigue des hommes et gradés est extrême, ils ne prennent plus la peine de se ranger sur les bas-côtés ou fossés de la route; ils s'écroulent sur le milieu du chemin, tenant encore sur le dos leur havresac qui leur sert d'oreiller et le fusil en bandoulière à l'épaule. A la fin de la pause, quel travail pour les gradés responsables de réveiller ces gens-là. Nous passons par Marle, contournons la ville de Laon en arrivant par la route nationale 367. Là, nous nous arrêtons, en dessous de la ville, devant le hall de la gare des marchandises; plein de pain moisi, ce hall nous a rassasiés de pain infect mais que nous dévorons comme des loups affamés. C'était le premier pain, immangeable pourtant, que nous trouvions depuis notre entrée en Belgique. Reprenant notre marche après cette pause, nous suivons toujours la nationale 367 en direction du sud et nous la suivons jusqu'à l'Aisne en traversant le Chemin des Dames à Cerny en Laonnois,. Mon camarade Fernand s'est joint à moi, tantôt c'est moi qui marche avec lui à la 1ère compagnie tantôt c'est lui qui marche avec moi à la 2ème compagnie. Ce jour-là, après avoir traversé Laon et le Chemin des Dames, partis depuis 5 heures du matin nous voici arrivés à 23 heures et nous marchons encore.
 
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Notre passage de l'Aisne
Où nous perdons notre régiment

Fatigués à l'extrême limite de nos forces, ayant déjà traversé plusieurs villages dans la nuit, nous demandons à nos officiers si nous allons bientôt nous reposer et cantonner. Chaque fois c'est au prochain village et nous continuons toujours plus loin. Apercevant des meules de grains sur le bord du chemin, je prends l'initiative de demander à Fernand s'il voulait que nous nous reposions là. Devant le mutisme complet de nos officiers qui n'en savent peut-être rien non plus, il accepte et arrachant d'une meule d'avoine quelques gerbes nous construisîmes un lit au pied de l'une d'elles. Nous nous sommes dits : «bah! Les allemands sont loin derrière et demain matin nous rattraperons bien le régiment». Ayant dormi comme des loirs, je fus réveillé vers 5 heures par le tac, tac, tac... des mitrailleuses ennemies qui tiraient, me semble-t-il, des hauteurs du chemin des dames sur quelque troupe en retard comme nous. Je réveille immédiatement Fernand qui donnait encore et, ramassant nos sacs et fusils avec promptitude, nous nous mîmes à la poursuite de nos unités; sans point de repère nous longeons l'Aisne, notre bataillon l'avait traversé au pont d'Oeuilly la veille au soir, mettant ainsi cette rivière entre l'ennemi et le bataillon. Nous allons jusqu'au pont d'Oeuilly mais, à notre stupéfaction, il a été détruit par le génie au cours de la nuit. Nous revenons sur nos pas, le long et au nord de l'Aisne sur la route nationale 325 et nous repassons à l'endroit exact où nous avions couché; toutes sortes d'idées se forgent dans nos têtes pour ne pas être fait prisonniers par les allemands lorsque nous rencontrons un homme de grande taille (il nous a semblé être un habitant cultivateur de la région) qui nous a dit : « vous cherchez un passage ? Eh bien à 1500 mètres d'ici il y a un grand pont qui n'a pas encore sauté». Après s'être bien reposé durant la nuit nous avons retrouvé nos jambes de 20 ans et nous n'avons pas été longtemps à retrouver le pont de Bourg-et-Comin où le génie français, les pontonniers, travaillaient déjà pour le faire sauter. Et là, ô surprise, nous sommes reconnus par un pontonnier du génie, Moussard de Saint Martin-la-Garenne, à côté de Dennemont, où, Fernand a sa sœur mariée dans ce village; il nous reconnaît tout de suite et nous voit tous les deux dans un état lamentable. Nous avons une barbe de quinze jours et nous ne sommes vraiment pas beaux à voir. Nous sommes priés de rester là jusqu'à la conclusion de leurs travaux de minage du pont et assistons à son écroulement. A la fin de cette opération nous partîmes vers le sud en ayant l'autorisation de mettre nos sacs et nos fusils sur le derrière des camions transportant les bateaux mais, alors qu'eux étaient assis sur leur siège, nous les fantassins, nous marchions à pied derrière le camion qui transportait nos sacs et fusils. Que l'on sache bien que je ne me suis pas fait de mauvais sang pour cela, car, si nous n'avions pas trouvé de pont comme à Oeuilly, nous ne serions pas restés sur la rive nord de l'Aisne. Comme dans mon pays, sur les bords de l'Oust en Bretagne, j'avais appris à nager étant gamin, cette rivière de 35 mètres environ de largeur ne m'aurait pas fait peur; quitte à faire plusieurs voyages et à tirer mon camarade de combat avec une courroie de havresac, nous aurions été bien sûr mouillés mais ce jour-là il faisait très chaud comme vous allez le voir. Tel ne fut pas notre cas. Nous montâmes donc avec les pontonniers sur les collines sud de l'Aisne et là ils nous invitèrent à les quitter sans que l'ennemi intervienne. Nous obliquâmes sur la gauche carrément et passâmes par Villers-en-Prayères. Ici c'est la campagne avec de petites routes ombragées à travers bois. Qu'est-ce qu'il y a, comme nous, de combattants à pied! Fantassins, zouaves, chasseurs à pied! Avec Fernand nous rentrons dans le café de Barbonval, il fait chaud et soif, je ne sais pas si nous avons trouvé quelque chose à manger car déjà, les habitants ont abandonné leurs maisons et il ne reste que du Pernod à boire, mais quel Pernod! Du 70° d'avant 1914. Nous en buvons chacun deux et nous voilà partis à la recherche de nos compagnies mais brutalement, par cette chaleur et sans avoir mangé, voilà nos jambes qui sont sciées et nous devons nous reposer pendant deux heures. Au bout de ce laps de temps nous nous réveillons et nous partons reposés et surtout dégrisés. Nous passons à Blanzy-les-Fismes et nous arrivons, avant la nuit, à Fismes, par la fameuse route nationale 367; là nous retrouvons notre bataillon après avoir franchi la Vesle. Nous croyions qu'on allait se faire réprimander mais, chose curieuse, personne ne nous a rien dit; ils étaient tous, officiers, gradés et soldats, dans un état plus amorphe que nous encore. Ils étaient là en cantonnement. Depuis la veille au soir où nous les avions quittés pour nous reposer sur la rive nord de l'Aisne, ils n'avaient parcouru que 11 kilomètres. Nous, avec nos détours et nos arrêts obligatoires, les avons rattrapés; ce ne sont plus que des loques branlantes et personne d'entre-deux ne s'est aperçu de notre absence.
Nous continuons la retraite, toujours dans les mêmes conditions de fatigue et sans nourriture, par Dravigny, Coulonges-en-Tardenois (Aujourd'hui Coulonges Cohan) et passons la Marne au Bas-Verneuil (Vraisembablement Verneuil) . Le 4 septembre, notre bataillon est engagé dans une affaire d'arrière-garde, l'ennemi nous talonne sérieusement. Le 5 septembre, nous avons un engagement plus sérieux à hauteur de Gault-la-Forêt; c'est le 2ème bataillon qui tente une volte-face pour donner un peu d'air à la colonne, mais c'est une mission de sacrifice. Le commandant Carlier, grièvement blessé, reste aux mains de l'ennemi, les débris de son bataillon se dégagent à grand-peine sous la protection du 1er bataillon. Nous retrouverons les blessés, dont le commandant Carlier, quelques jours plus tard à l'hôpital de Montmirail en reprenant l'offensive. C'est au cours d'un de ces deux accrochages avec l'ennemi qu'a dû être tué, ou grièvement blessé, le commandant Rignot car on ne l'a plus revu ensuite.


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La Bataille de la Marne

Passés par Esternay nous allons cantonner au village de Louan en Seine-et-Marne. L’Etat-major du régiment est allé jusqu'à Ecury-le-Château, point extrême de notre retraite et on parle même de nous faire traverser la Seine à Nogent (Aube); l'angoisse morale est à son paroxysme. Par quel miracle ces loques qui se traînent aux avant-postes vont-ils retrouver leurs jambes de 20 ans? Il aura suffi d'un mot magique apporté dans la nuit, mais qu'on ne saura que le matin à notre réveil; «on ne reculera plus». Nous étions en pleine campagne à côté des meules de grains du pays de Louan lorsqu'on nous a lu l'ordre du général Joffre commandant en chef; c'était le 6 septembre au matin Notre cœur à tous a tressailli aussitôt. Pleurant de joie en voyant passer immédiatement après, devant nous, les deux autres régiments de la 6ème division : les 24ème et 28ème régiments d'infanterie, maintenus en réserve jusqu'alors, et prendre la direction de l'ennemi soutenus par les 22ème et 11ème régiments d'artillerie avec, en grand nombre, des canons courts de 155. Nous commencions à nous demander jusqu'où les allemands allaient nous mener ainsi. Nous connaissions les moyens puissants dont ils disposaient mais, néanmoins, quand nous les accrochions, nous les tenions en respect à distance.

Nos régiments d'attaque se sont accrochés tous avec l'ennemi dans la plaine en avant de Montceaux-les-Provins à quelques kilomètres devant nous. Obliquant à gauche de Louan par la route départementale 60 nous traversons Villiers-Saint-Georges où mon camarade Fernand achète une ceinture, nous suivons ensuite la nationale 375. Tout en remarquant les pertes causées par les nôtres aux allemands, suivant de prés nos combattants, à toutes fins utiles, nous arrivons à Montceaux-les-Provins qui était déjà occupé. Là, j'ai vu un officier allemand tué au lit, où il était couché avec une femme tuée aussi, après avoir bu de nombreuses bouteilles dont les vides encombraient la table. Nos camarades combattants à l'avant leur ont donné un châtiment bien mérité pour leur insolence à notre égard. Grisé par ses succès du début, ayant perdu toute contenance par ses ripailles, l'ennemi surpris a été obligé de faire demi-tour par la volonté des nôtres. Nous qui, depuis Charleroi, avions fait toute la retraite sans que jamais le ravitaillement puisse nous atteindre, nous avons enfin trouvé à manger a partir de ce moment.

 
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La Poursuite

Nous poursuivons les allemands par Courgivaux et franchissons le grand Morin plus au nord à Neuvy. Là les artilleurs nous disent qu'une division allemande, battant en retraite, remonte la côte nord de la rivière mais qu'ils n'ont plus de munitions à dépenser pour leur tirer dessus. Que c'est regrettable!... Nous atteignons Montmirail par les champs et chemins de plaine le 9 septembre 1914. Ici c'est une ville avec des positions faciles à défendre par les allemands; au pied passe le Petit Morin; nos camarades des 24ème et 28ème régiments d'infanterie les en ont chassés mais avec des pertes sérieuses. J'ai remarqué, comme mes camarades qui suivions derrière les troupes de choc, un soldat, d'un de ces deux régiments, en position de tir, tué d'une balle dans la tête, les yeux grands ouverts, derrière un petit muret d'environ 70 cm de hauteur; nous aurions juré qu'il était vivant tellement il avait conservé sa figure calme. A l'hôpital de Montmirail, nous avons été heureux de retrouver le chef de bataillon Carlier commandant le 2ème bataillon du 119ème régiment d'infanterie ainsi que plusieurs blessés au combat d'arrière-garde du 5 septembre de Gault-la-Forêt

A partir de là, l'ennemi se retire précipitamment; nous le poursuivons en passant par Condé-en-Brie et nous traversons la Marne à Varennes-Jaulgonne dés que le génie eût réparé le pont. Je me souviens que, dans la gare ou bien à proximité, les soldats du génie faisaient jouer un piano mécanique; ça nous rappelait, avec Fernand, le temps d'avant-guerre à Dennemont et cela nous donnait des forces. Entre temps nous nous étions rasés et en somme, redevenus aptes à rencontrer de nouveau l'ennemi, ce qui ne va pas tarder.

De Varennes-Joulgonne, nous marchons encore deux jours et arrivons le 12 septembre au soir à Trigny au nord-ouest de Reims où nous cantonnons à 216 mètres d'altitude. Arrivés dans ce pays à 22 ou 23 heures par une pluie d'orage le cantonnement est bourré de troupes et services du 3ème corps d'armée; nous nous mettons partout où nous pouvons nous caser. Mais quel spectacle nous avons eu!... Inoubliable pour des soldats durs, tenaces comme nous; du village de Trigny~ nous apercevions un feu roulant de nos obus de 75 qui éclataient sur Reims attaqué par les chasseurs à pied. Nous aurions cru avoir à faire à des fils de fer rougis avec des nœuds éclairants sur les toits au fur et à mesure de l'avance des nôtres, les nœuds représentant les éclatements; Ça c'étaient des feux roulants de la part d'artilleurs vraiment bons! La bataille semble dure; l'ennemi, aux prises avec nos chasseurs à pied, s'accroche avec ténacité mais hélas nous allons manquer d'obus. Il ne sera d'ailleurs repoussé que jusqu'au delà de Bertheny. Le lendemain matin, le rassemblement des unités fut pénible et lent, tout le monde s'étant réfugié partout où chacun put trouver un endroit à l'abri, car il pleuvait tellement, à Trigny, que si les allemands avaient été plus osés, en faisant demi-tour cette nuit là, ils eurent fait prisonnière au moins toute une division. Descendus de notre village perchoir, par Chenay et Merfy, nous passons à Thil et Villers-Franqueux où nous trouvons une meule de fagots de bois; chaque section s'en munit en prévision de la grande halte qui n'aura pas lieu. Nous traversons Hermonville en fin de devant matinée et le 119ème régiment d'infanterie se trouve rassemblé entre Hermonville et Cauroy. Là, à notre grand regret, il nous a fallu jeter les fagots, il n'est plus question du tout ouvre de halte mais, d'aller au devant des allemands avec qui, l'après-midi même, nous allons affronter dans des combats furieux, sanglants et continuels sur des positions avantageuses pour eux et choisies d'avance.   


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Les combats de la Ferme Sainte Marie

Une ou deux batteries du 22ème régiment d'artillerie de Rueil, ont précédé l'infanterie et se sont installées du coté nord du pont du Godat que nous franchissons, vagues nous, fantassins du 1er bataillon, vers 14 heurs. Déjà l'artillerie tire en position à cinq cents mètres devant nous et nous rencontrons des artilleurs blessés. Dés le passage du pont, ma compagnie d'avant-garde est accueillie aussitôt par une vive fusillade partant du bois à droite de sapins au sud-ouest de la ferme (bois que nous allons connaître à fond, avec Fernand, au cours de la nuit prochaine); le lieutenant Colin, qui commande cette compagnie, est frappé mortellement (encore, pour moi, un commandant de compagnie tué). Nous nous sommes mis immédiatement en position de combat, mais quelle position avons nous encore prise!...La carapace de tortue, par section, comme en 1870! Nos officiers n'apprendront jamais rien nous et pourtant les allemands leur font voir de quelle façon on manœuvre; les officiers d'active lesquels n'existent plus ou très peu et les combattants sont à la merci des officiers de réserve qui, terre à pendant leurs périodes d'instruction, avaient appris cette méthode-là; un seul coup de canon tombé sur une section l'aurait détruite entièrement. Dieu merci, le fait ne s'est pas produit. Devant la proximité de l'ennemi, nous nous sommes tout de même déployés en vagues de tirailleurs, mais il nous faut manœuvrer devant l'ennemi qui oppose une énergique résistance. Celui-ci a décidé de s'arrêter là avec de puissants moyens d'attaque en hommes, mitrailleuses et artillerie lourde que nous ne possédons pas.

Carte du Secteur du Gocat

Enfin, vers 15 heures 30, le capitaine Bedoura, qui a pris le commandement de nos deux compagnies (l ère et 2ème), arrive à prendre pied dans la ferme qui regorge de blessés ennemis et s'y installe définitivement. A 19 heures, après une violente préparation d'artillerie qui nous occasionne des pertes sévères, l'ennemi lance une vigoureuse contre-attaque et son effort vient se briser sur nous. Mais à notre droite, le 5ème régiment d'infanterie est bousculé et nous sommes rejetés. Deux fois à la charge à la baïonnette, nous avons repris la ferme mais aussitôt rejetés car cette ferme est entourée complètement de bois et les allemands s'approchent d'elle sans que l'on puisse les voir. Le pont du Godat, qu'il faut conserver à tout prix, se trouve menacé. Ordre est donné d'abandonner la ferme Sainte-Marie et de se replier sur la ferme du Godat. Ce mouvement s'exécute péniblement au cours de la nuit du 13 au 14 septembre. Avec Fernand, nous n'avons pas été prévenus de ce repli et nous passons la nuit à 200 mètres au sud-ouest de la ferme, dans le bois de sapins, avec des éléments de nos unités non prévenus comme nous. Le lendemain matin, au petit jour, nous avons faim, n'ayant pas pu manger la veille; devant nous, c'est le calme complet.

Bedoura Jacques


Fernand a dans son sac, en réserve, une boite de singe (conserve de viande de bœuf) qu'il ouvre avec la pointe de sa baïonnette, en perçant des trous se touchant, car nous n'avons pas d'autre moyen; nous nous la partageons en la dévorant d'un fort bon appétit, sans pain bien entendu. Nous sommes à la lisière nord du bois de sapins faisant face à l'ennemi, la ferme est en face de nous légèrement sur la droite. Les allemands, ne s'étant pas aperçus du retrait de nos unités au cours de la nuit, croient que nous sommes en force dans ce bois et nous commençons à recevoir, vers 7 heures, des obus de 105 et de 150. Vers 9 heures, alors que  les sapins nous tombent dessus, coupés par les obus de 210 qui sont tirée du massif boisé de Brimont, nous apercevons, dans le terrain dénudé à gauche de la ferme Sainte-Marie, les vagues successives de l'infanterie allemande qui déferlent sur nous. Devant cette avalanche de fer et de feu, menée par des hommes qui manœuvrent comme à l'exercice, tous ceux qui se trouvent avec nous, tirent à qui mieux-mieux sur ceux qui avancent vers nous par bonds à droite, à gauche et au centre, conduits par des chefs, sabre au clair, gesticulant comme des diables dans un bénitier; il ne nous reste plus qu'à nous retirer en vitesse. Avec Fernand, nous calculons notre retraite, le bois a 150 mètres de large environ et nous fonçons de l'autre côté lorsqu'ils ne sont plus qu'à deux ou trois cents mètres de nous, après s'être donné rendez-vous derrière la première meule de la ferme du Godat. Ainsi convenu, ainsi fait; nous sommes partis en courant en zig-zig dans les champs immenses de betteraves contre lesquelles nous butions, avec les balles qui nous sifflaient aux oreilles et se fichaient en terre à 1 mètres 50 devant nous, puis dans des chaumes dénudés de tout couvert jusqu'à notre point de ralliement. II y eut pas mal de morts et de blessés dont l'un qui tenait, avec sa main gauche, son poignet sectionné. Fernand, arrivé avant moi à l'endroit convenu, m'attendait. Nous sommes heureux de nous retrouver tous les deux indemnes dans de telles circonstances. D'ailleurs qu'étions nous restés à faire là? Tellement accrochés devant l'ennemi, nous ne voulions pas abandonner la ferme Sainte-Marie. Après notre retraite brusquée devant la ferme du Godat, d'un commun accord, nous traversâmes le pont du Godat vers 11 heures et chacun de nous rejoignit sa compagnie, derrière la route nationale 44, à la Maison Blanche sur la route de Cauroy.

Le lendemain matin 15 septembre, c'est au tour de notre 3ème bataillon de participer, aux côtés du 5ème régiment d'infanterie, à une attaque pour reprendre les hauteurs de la ferme Sainte-Marie; mais devant les forces ennemies sans cesse accrues, forces que nous avions vues la veille avec Fernand déferler sur nous, la progression des nôtres est vite enrayée; à 16 heures ils sont obligés de repasser le canal et, grâce aux zouaves et tirailleurs algériens du 19ème corps d'armée qui se trouvaient en réserve derrière la route nationale 44, ils ont repoussé, à la baïonnette, les allemands de l'autre côté du canal dans une lutte tellement furieuse qu'un zouave et un allemand étaient restés embrochés sur le pont du Godat. Ce 15 septembre mon camarade Fernand a eu la chance d'être nommé caporal. Il lui reste son chef qui le connaît, le capitaine Bédoura, et qui sut estimer sa valeur. Quant à moi, le mien ayant été tué à Guise, comme je vous l'ai dit, je n'ai plus maintenant, à ma compagnie, aucun officier d'active ni de réserve. Peu importe, du moment que nous faisons notre devoir, les galons viendront bien ensuite. Après tout, personnellement, je n'ai que ma vie à défendre ainsi que le pays où j'ai été élevé : la Bretagne, et ma patrie : la France.

 
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La Ferme Du Luxembourg

De la route 44, au point dit la Maison Blanche, nous sommes passés par Cauroy puis Hermonville en suivant le petit ruisseau qui rejoint la ferme du Luxembourg, par dessous la route 44 et qui se jette dans le canal de l'Aisne à la Marne à l'ouest de Loivre. La 1ère compagnie, à laquelle appartient Fernand, occupe le bois triangulaire le long du ruisseau jusqu'au canal; nous, la 2ème compagnie, nous nous installons sur l'éperon à gauche du bois et, aussitôt, nous commençons à faire des trous qui bientôt se rejoignent pour former "la tranchée Vilcourt". Nous n'avons plus d'officiers; l'adjudant Wilcourt, ancien de la coloniale qui est établi buraliste et tient un café à Juziers, à côté de Meulan, commande la 2ème compagnie. Il ne restera d'ailleurs pas longtemps car, perclus de douleurs et âgé, il retournera bientôt chez lui. Nous ne croyons pas encore à la guerre de position; alors que l'artillerie lourde allemande se manifeste durement sur nous du massif boisé de Brimont et des hauteurs, également boisées, de la ferme Sainte-Marie à tel point, que les allemands peuvent amener des renforts en hommes et en matériel jusqu'au canal et au village de Loivre sans être vus.


Dés les premiers jours quand nous étions là, devant la ferme du Luxembourg, vers le 15 ou 16 septembre, les zouaves, partis de la route 44, allaient attaquer les allemands en traversant le canal de l'Aisne avec des moyens de fortune. Ayant essuyé un échec retentissant, anéantis ils revenaient encore plusieurs jours après un par un. Qu'est-ce qu'ils ont dû prendre les pauvres zouaves ... L'ennemi était protégé et couvert par les massifs boisés au nord du canal et notre artillerie réduite à ne pas tirer faute de munitions. Nous avons vu ça! Nous devrons nous faire tuer ainsi, pendant longtemps, faute de munitions. Ce résultat ne fut pas à l'honneur du général commandant la 5ème armée française, Franchet d'Esperey qui a remplacé le général de Lanrezac, trop mou sans doute et limogé, mais quel massacre! Devant la ferme du Luxembourg les 1ère et 2ème compagnies occupent le bois triangulaire et l'éperon dominant le canal à gauche. Dans le creux, devant le canal, il y a des meules de grains qui servent de poste d'observation aux artilleurs; nos deux compagnies surveillent au début cette zone puis, les 10ème et 11ème compagnies occupent la rive sud-ouest. Des éléments de patrouilles sont envoyés en liaison avec eux.


La Ferme du Luxembourg aujourd'hui (Photo : Vincent L.C.)

 
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L'Attaque Du 26 septembre 1914

Après une violente préparation d'artillerie ennemie sur nos positions et sur celles du 28ème régiment d’infanterie, les allemands, passant à l'attaque, enfoncent ce régiment à notre aile droite jusqu'à la route nationale 44. Nous sommes à découvert et nous recevons des balles de mitrailleuse et de fusils sur nos arrières, le bombardement par obus de 105 et 150 allemands nous oblige à déguerpir de notre éperon dominant le canal; heureusement que les éléments de la rive sud-ouest, trop près de l'ennemi pour être bombardés tiennent toujours. C'est mon camarade Fernand qui a été envoyé en liaison, par le capitaine Bédoura commandant la 1ère compagnie, auprès des 9ème et l0ème compagnies qui se trouvent découvertes aussi. Passant au-dessus de notre tranchée en courant, il accomplit sa mission sous un bombardement violent d'obus de 150 ennemis à tel point que lorsqu'il revient, tous les occupants de notre position s'étaient repliés au sud ou à l'ouest. Ce jour-là je me trouvais dans un trou avec mon caporal et camarade Langlois, originaire de Port-en-Bessin (Calvados) et ancien élève du collège Chaptal à Paris; je me servais de la pioche et lui de la pelle. Ne voyant plus personne autour de nous, nous fîmes comme les autres, lui prenant la direction de l'ouest vers la route 44 et moi vers la route de Cauroy au pont du Godat dans le sens de notre tranchée. Je le suis des yeux et, au bout d'une quinzaine de mètres, je vois un gros obus qui lui tombe dessus le tuant bien entendu; nous sommes une quinzaine qui suivent l'autre direction et comme les allemands nous pointent à revers de notre tranchée, ils nous tirent maintenant dans le dos et leurs balles nous claquent aux oreilles et se piquent en terre devant nous. Nous courons dans de grands champs de luzerne non coupée dont les tiges s'entrelacent autour de nos jambes nous assurant de belles culbutes parmi leurs balles, heureusement peu précises, que nous essuyons toujours. Arrivés hors de portée de leurs fusils, nous sommes allés faire une cure de raisin dans les coteaux de Cormicy et Cauroy et revenons ensuite, vers 18 heures, à la ferme du Luxembourg où la bataille fait encore rage.

Sur la route 44, au plein milieu, se trouve la section de mitrailleuses de l'adjudant Cuiller, du 1er bataillon, dont deux tireurs, successivement, viennent de se faire tuer; aussitôt un troisième vient prendre la place. Ce soir-là j'ai vu admonester un capitaine du 28ème régiment d'infanterie par un chef de bataillon du 119ème adjoint au colonel Boulangé en des termes très violents :«si ces boches avancent ce soir en profondeur de 20 kilomètres, ce sera de votre faute» . L’ennemi ayant été repoussé, les 9ème et l0ème compagnies ayant tenu bon sur leurs positions le long du canal (d'après les renseignements fournis par Fernand), le lieutenant-colonel nous adjura d'aller réoccuper nos emplacements de combat dans la tranchée Vilcourt. Ce qui fut fait immédiatement après quelques opérations de nettoyage vigoureusement menées.

Dans cette affaire j’ai perdu mon caporal et sincère camarade Langlois, le nombre de tués et de blessé pour le régiment dépasse largement la centaine. Le calme renait dans le secteur et l’on en profite pour se retrancher plus sérieusement.
Le régiment qui ne compte plus que sept officiers et 1300 hommes de troupe, est relevé dans la nuit du 29 au 30 septembre par le 84ème régiment d'infanterie; il va se réorganiser à Pevy et y goûter les quatre premiers jours de la campagne. Entre temps, le colonel Boulangé, qui nous commandait depuis notre départ de la caserne de Courbevoie, va prendre le commandement de la 11ème brigade d'infanterie, constituée par les 24ème et 28ème régiments d'infanterie. Il est remplacé, à la tête du 119ème RI, par le lieutenant-colonel Arnaud. Je retrouverai celui-ci colonel, après la guerre, au 134ème régiment d'infanterie à Mâcon et Chalon/Saône où, sous ses ordres, je servirai en qualité d'adjudant-trésorier de ce régiment. C'est lui qui dirigeait comme chef de bataillon notre peloton d'élèves caporaux de la classe 1913 à laquelle nous appartenions, Fernand et moi.

Dans la nuit du 3 au 4 octobre 1914, le régiment revient prendre position en secteur devant la ferme du Luxembourg. Des reconnaissances poussées le 13, à la faveur d'une préparation d'artillerie, confirment la présence en masse de fantassins allemands sur la rive est du canal. Une action plus profonde menée à la fois sur les deux rives ne donne, le 14, aucun résultat appréciable. Je pense bien! Devant l'artillerie lourde dont dispose l'ennemi 105, 150 et 210, nous n'avons à lui opposer que des canons de 75 merveilleux certes, mais le nombre d'obus est très limité et nos artilleurs tirent bien souvent à blanc! Nous avons récupéré les vieux canons de 90 datant de 1870 bosselés, mais vantés par certains (pour le moral des troupes) pour leur précision de tir. Nous ne sommes pas dupes, car nous constatons les dégâts causés sur nous par l'artillerie ennemie par rapport à ceux de la nôtre sur eux. La 11ème compagnie du 119ème R.I., brillamment commandée par le lieutenant Vié, va rester 48 heures collée sur la berge ouest du canal à 10 mètres de l'ennemi avec lequel elle échange des pétards de mélinite.

Vié Alexandre

Fernand qui assurait la liaison de son unité dans le bois triangulaire avec cette compagnie me dit : «c'est honteux d'envoyer ces hommes à une mort certaine et inutile». On ne pouvait les ravitailler celui qui bougeait, tant soit peu, était tué ou blessé. Ces gens-là ne recevaient de nourriture que la nuit, et encore pour deux jours! Pourquoi? Ce sont simplement nos généraux qui ont peur pour leurs étoiles et tiennent, bien entendu, à les conserver. Le général Joffre disait ou faisait dire au parlement, quand celui-ci lui demandait des comptes sur les pertes excessives que subissait l'armée française dans des offensives mal préparées et sans moyens d'attaque en hommes, matériel et munitions : «je les grignote». Nous n'en avons pas fini avec ces attaques malheureuses, nous avons déjà perdu trop d'hommes en nous lançant contre les mitrailleuses allemandes pour contre-attaquer.

 
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L'Attaque Allemande
Du 28 octobre 1914

Cependant l'ennemi n'a pas renoncé à ses projets offensifs. Le 28 octobre, après un pilonnage d'artillerie particulièrement intense, l'infanterie allemande passe à l'attaque, vers 18 heures 30, et prend pied dans le bois triangulaire en bordure du canal et le long du petit ruisseau venant d'Hermonville. Vainement les l0ème et 11ème compagnies, vivement pressées, contre-attaquent à la baïonnette; le lieutenant Vié, champion du revolver, abat à bout portant plusieurs Allemands qui l'entourent déjà. Inutilement, dans la nuit, les contre-attaques se succèdent mais n'aboutissent qu'à mélanger un peu plus les unités. Un peu avant le jour, le colonel Arnaud ordonne de rompre le combat et de reporter la ligne en avant de la ferme du Luxembourg. Cette malheureuse affaire a coûté 500 hommes au régiment, qui va être relevé dans la nuit du 1er novembre par le 39ème régiment d'infanterie pour aller se refaire dans les cantonnements d'Hermonville et de Cauroy.

Ne voyant pas revenir Fernand depuis deux jours je m'informe, auprès du reste de sa compagnie, on me répondit qu'il était porté disparu. En effet pour lui la guerre est finie. Ce soir-là il a été fait prisonnier (son nom apparait dans la Gazette des Ardennes, Liste n° 8 Avril 1915 Camp de de Wahn) par les allemands dans le bois triangulaire le long du ruisseau. Contourné par les allemands, dans une clairière du bois, il se trouva cerné et mis en joue par plusieurs ennemis qui barrèrent sa retraite; il fut obligé de désarmer. Devant l'attitude des allemands menaçants qui l'encadraient, il leur demanda un interprète et, de chaque côté, ils s'accusèrent des pires tortures que chaque nation faisait subir aux prisonniers.

Emmené en Allemagne, il travaillera de son métier dans la culture et ne souffrira guère, sauf de l'absence de ses parents, de la perte de son beau-frère tué au front ainsi que de la perte de plusieurs de ses camarades, tués également.

Nous qui avions été intimes ensemble dans la joie de notre travail journalier, au temps de la paix, pendant quatre ans! Nous qui avions passé notre examen de préparation militaire dans les premiers à Saint-Germain en Laye! Nous qui avions choisi notre régiment pour servir ensemble au 119ème régiment d'infanterie à Courbevoie, subi ensemble les premiers revers de la fatigante retraite et pénible bataille à Charleroi Guise! Nous avions cependant eu le plaisir de refouler l'ennemi depuis Monceaux-les-Provins jusqu'ici! Me voila seul de mon pays dans ce régiment. Cependant je ne me découragerai jamais et j'aurai toujours confiance en mon étoile; l'occasion me viendra un jour où je vengerai durement mes camarades tués ou disparus. Jusqu'ici lui aussi s'était défendu comme un lion avec moi et ce fut regrettable qu'il disparaisse si tôt. C'est avec des hommes au moral de sa trempe que le commandement des armées françaises et alliées pourra résister à la puissante armée allemande qui, le 11 novembre 1918, au sortir de ses tranchées sera encore aussi nombreuse en hommes et en matériel que nous; mais elle manquait de nourriture avec une population civile affamée également.

 
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Secteur Du Godat A La Neuville
En face de Cormicy

Le régiment ne retournera plus à la ferme du Luxembourg. Dans la nuit du 5 au 6 novembre, il vient remplacer le 5ème régiment d'infanterie qui forme avec le nôtre la 12ème brigade d'infanterie, dans le secteur du Godat qu'il va conserver pendant près de 6 mois. Les allemands n'ont pas abandonné l'espoir de s'emparer de cette tête de pont que le secteur du régiment couronne, mais il est lui-même épuisé par la violence des derniers combats. Découragé par notre ardeur et celle de nos chefs qui ont à cœur de transformer ces bois, ces marais, ces ruines de la ferme du Godat (la meule où nous nous étions retrouvés indemnes avec Fernand lorsque nous fûmes chassés de la ferme Sainte-Marie, le 13 septembre, a été brûlée par le feu des obus ennemis ou par les nôtres) en une véritable citadelle, l'ennemi va se contenter de nous inquiéter par escarmouches sans profondeur, mais avec des bombardements périodiques et violents; c'est au cours d'un de ceux-ci qu'est tué le lieutenant Vié, commandant la 10ème compagnie, qui s'était particulièrement distingué le long du canal, devant la ferme du Luxembourg pendant la période précédente. C'est dans ce secteur que le 119ème régiment d'infanterie va se reformer peu à peu par l'arrivée de renforts et de cadres; le premier contingent de la classe 1914, vient, parait-il, d'après l'historique du régiment, y parfaire son instruction! Les voila bien en plein dans le bain, car dés le deuxième jour de leur arrivée, un obus de 210 tombe sur un abri en rondins dans lequel ils sont toute une escouade d'une douzaine de jeunes soldats. Ils sont tous tués. Incorporés au début de septembre 1914, ces jeunes recrues n'avaient pu recevoir aucune instruction militaire, leurs gradés étant absolument nuls en cette circonstance. Ils se rassemblaient tous en se serrant les uns contre les autres, peureux comme des moutons pourchassés par les chiens.

A cette période du début de la guerre, ils ne pouvaient recevoir aucune instruction, car les premiers gradés blessés dans les combats précédents n'avaient pas encore rejoint leur dépôt après guérison. En ce qui concerne la classe 1915 incorporée du 15 au 19 décembre 1914, il en sera de même.

 
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Attaquons! Attaquons!

Voici un exemple des consignes données aux armées :
Le général Franchet d'Esperey, commandant la 5ème armée à l'ouest de Reims de qui nous dépendions, prescrit à chaque commandant de secteur dans la zone, avec les moyens dont il dispose, d'entretenir une activité de tous les instants (15 décembre 1914).

17 décembre 1914 ; ordre du jour du général en chef

"Le moment est venu de profiter des faiblesses qu'ils accusent (les allemands) alors que nous sommes renforcés en hommes et en matériel. L'heure des attaques a sonné. Après avoir contenu l'effort des allemands, il s'agit maintenant de le briser et de libérer définitivement le territoire envahi". Cette proclamation exprime les vives illusions que nous nous faisions sur le fait que l'ennemi, pour résister à la pression russe (qu'il n'a d'ailleurs pas eu pour longtemps à briser),avait dû envoyer des hommes et du matériel à l'est. Une autre illusion portait sur l'usure des forces allemandes (renseignements donnés par le journal des combattants du 17 décembre 1960). Nous avons vu alors, nous, anciens combattants de toute la guerre 14-18, que notre commandement et ses généraux d'armée étaient de mauvais prédicateurs, nous en avons subi aussi toutes les conséquences.

Dans le secteur du Godat, nous n'avons pas eu à subir d'attaques, ni de combats aussi violents qu'à la ferme Sainte-Marie et à celle du Luxembourg, mais nous sommes soumis tous les jours à notre ration d'obus de 210 venant du massif boisé de Brimont; nous travaillons avec acharnement à creuser, dans le sol marneux, des abris profonds et étayés sous la direction du génie. Notre secteur s'étendant de la tête de pont du Godat où sous les culées sud-ouest a été creusé le poste de commandement de notre colonel, de son état-major et services, jusqu'au village de la Neuville en face de Cormicy. J'ai cependant vu à Godat deux attaques allemandes préparées dans le bois de sapins à notre droite au nord-est du canal. La première a été arrêtée net dés leur sortie du bois (ils chargeaient pourtant clairon en tête) par notre artillerie en position sur les pentes derrière Hermonville et de Villers-Franqueux par des tirs tellement précis qu'ils ont dû faire demi-tour avant d'avoir été tous massacrés. La deuxième attaque, plus sérieuse encore, se produisit sur la droite du pont du Godat à l'est du canal; sortis du même bois que la précédente, ils se faufilèrent sans bruit aux dernières lueurs du jour. Ils furent reçus dans des trous (ou fougasses), bourrés de vieilles baïonnettes et d'objets tranchants, desquels ils ne purent débouchés et furent refoulés avec pertes. Le 16 février 1915, après une violente préparation d'artillerie sur le bois triangulaire, devant la ferme du Luxembourg, que nous avions perdu le 28 octobre 1914, la 5ème division de notre 3ème corps d'armée a voulu reprendre ce bois; les allemands solidement retranchés repoussèrent nos camarades sur leurs positions de la ferme du Luxembourg. Le communiqué de ce jour en fait mention, mais imprécis car il situe la ferme du Luxembourg dans l'Aisne alors qu'elle est à dix kilomètres de Reims dans la Marne.


Photos prises par Paul Andrillon au Godat Avril - Mai 1915

 
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Nos Ennemis De L'Hiver 1914-1915

Les voici : ils sont au nombre de cinq.

1) Les allemands par leurs tirs au fusil sur chevalets, tellement précis, arrivent à tuer nos guetteurs (qui regardent par les créneaux) d'une balle dans la tête. Nous y parons en employant des périscopes.

2) Les bombardements de l'ennemi qui ne cesse de nous arroser d'obus de 150 et surtout de 210 dont nous entendons le départ dans les massifs boisés de l'ancien fort de Brimont.

3) La boue marneuse des tranchées qui nous cause beaucoup de pieds gelés et personnelle-, ment j'en sais quelque chose. Au repos, surtout au calme dans le foin ou la paille des cantonnements de Pevy, les orteils me lancinaient avant de m'endormir d'un profond sommeil.

4) La fièvre typhoïde, maladie la plus grave, qui remplit nos hôpitaux de l'arrière du front et qui nous fait subir des pertes énormes. J'avais eu, en ce qui me concerne, la bonne idée de me faire vacciner volontairement à Courbevoie au printemps de 1914 avant la guerre. J'ai eu à remarquer les effets néfastes de cette maladie lorsqu'après la guerre au dépôt du 134ème R.I., 334ème R.L,60 et 360 R.I.T. à Mâcon et ensuite à Chalon/Saône à partir du 1er janvier 1924 au 56ème, 256ème R.I. et régiments territoriaux s'y rattachant, car j'ai eu l'occasion, en qualité d'adjudant 1er secrétaire du capitaine trésorier, d'établir les rapports destinés aux médecins-chefs des centres de réforme chargés d'allouer les pensions aux ayant droits des victimes de cette maladie.

5) Nous avions un cinquième ennemi, à partir du printemps 1915 : les poux qui occuperont notre linge de corps et vêtements pendant toute la guerre engendrant toutes sortes de maladies dont la gale que j'attraperai à Chaumuzy où je couchais dans le même lit qu'un camarade, le sergent Muzelin cuisinier de notre popote de sous-officiers, bourguignon d'origine, que je n'ai plus revu dés lors, mais charmant camarade. Personnellement, je fus évacué à la dans caserne des dragons à Compiègne pendant 6 jours où en 1961, le 14 septembre, nous sommes passés avec mon camarade Fernand, sa femme et son beau-frère un ancien cuirassier de la classe 1913 aussi, en revenant de visiter le front de Reims où Fernand, je vous l'ai dit, avait été fait prisonnier.

Nous avons aussi, dans ce secteur, des hommes artisans qui nous cisèlent des bagues avec des douilles et têtes d'obus en cuivre. Ce travail sera bientôt formellement défendu, en raison des restes de produits explosifs qui se trouvent encore dans l'ogive après éclatement de l'obus allemand. A ce sujet, j'ai vu un camarade nommé Fourré, de la classe 1913, dévissant une tête d'obus à quelques mètres de moi dans la tranchée, se tuer et tuer son père, engagé volontaire pour être avec son fils en première ligne malgré ses 51 ans.

Dans le jour, j'ai un petit filon ou poste de confiance; je suis vaguemestre de la compagnie. Tous les matins, vers 9 heures, je vais au pont du Godat où se trouve le bureau du colonel qui a fait creuser son poste de commandement sous la pile sud-ouest au bord du canal (dans lequel il n'y a presque plus d'eau), chercher le courrier et les colis destinés à la 2ème compagnie; le sergent vaguemestre du régiment ne venant que jusque là. A cet effet, j'en ai profité car les camarades de mon unité qui recevaient des colis m'invitaient. Moi je n'en ai jamais reçu : mes parents n'avaient pas les moyens de m'en adresser. Je distribuais mon courrier impeccablement à la satisfaction de mes chefs par qui je commençais la distribution.


Vue actuelle prise du Godat

Mon commandant de compagnie, le lieutenant de Bellefonds, brave l'homme mais qui était étranger à la guerre que nous menions, était venu depuis peu seulement avec des éléments de la classe 1915. Il a disparu du régiment et je ne me souviens plus dans quelles circonstances.

A notre gauche nous avions les camarades des 24 et 28 ème régiments d’infanterie formant la 1ère brigade de notre 6 ème division qui tient le secteur jusqu'à Berry-au-Bac au confluent de l'Aisne et du canal de l'Aisne à la Marne. Tous les soirs, à la tombée du jour, dans une lutte féroce et sans merci de tirs d'artillerie, de fusils et mitrailleuses, chaque adversaire se bat pour la possession de la fameuse cote 108. Nous qui entendions cela, ça nous faisait tressaillir de peur dans notre secteur assez tranquille en somme, a part les obus de 210 et les "minenwerfers" qui tombaient sur les marais du canal. Notre commandement avait eu la bonne intuition de nous rapprocher des allemands à une cinquantaine de mètres environ; c'est ainsi que nous sommes protégés des obus de 210 qui tombent plus en arrière. Le lieutenant de Bellefonds ayant quitté la 2ème compagnie fut remplacé, au commandement de celle-ci, par le capitaine Waechter, ancien lieutenant de la 1ère compagnie du 119ème régiment d'infanterie à Courbevoie qui, ayant été blessé au début de la guerre et maintenant guéri, revient au régiment, il va de soi, comme capitaine. C'était un bon commandant de compagnie, calme et courageux, aimant ses hommes et gradés. Il aimait à se dévêtir au début du printemps dans la tranchée et me disait : «Martin! Regarde dans ma chemise il doit y avoir des totos là-dedans». Ce que je faisais volontiers avec bon cœur, c'était un camarade pour nous.

Notre séjour de repos après plusieurs jours de tranchées, c'était le village de Pévy. Qu'est-ce que nous avons pu faire comme parties de cartes, à la bougie, dans les cantonnements de ce pays! Une fois seulement nous fûmes cantonnés quelques jours à Prouilly. Enfin nous avons été relevés du secteur du Godat le 24 avril 1915 par un régiment du premier corps d'armée de Lille.

 
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Changement de tenue

Depuis notre départ de Courbevoie le 5 août 1914 nous avions conservé notre képi rouge, notre pantalon de la même couleur réduit en loques ainsi que notre capote bleu foncé avec tous nos effets de corps rongés par la vermine. Nous sommes dirigés sur les cantonnements de Courcelles-Sapicourt sur le chemin départemental n° 228 à 12 kilomètres environ à l'ouest de Reims, où nous passâmes une quinzaine de jours à dégourdir nos jambes ankylosées par cette longue période de tranchées. Là, le régiment fut habillé de neuf des pieds à la tête dans son nouvel uniforme bleu horizon.

Le 10 mai au matin, tout le 3ème corps d'armée a été rassemblé dans la plaine de Gueux à l'ouest de Reims : infanterie, cavalerie, artillerie, génie et les différents services d'état-major avec leurs généraux. Les allemands qui occupent les hauteurs au nord et à l'est de Reims ont vu ce rassemblement de troupes et envoient des obus qui tombent assez loin de nous. C'était une manœuvre de notre commandement afin de les tromper; je ne sais s'ils ont été dupes mais j'en doute car, dans les nouveaux secteurs du front qui nous sont attribués, nous allons trouver autant de troupes allemandes pour nous recevoir, sinon plus, que dans le secteur d'où nous venions. Partis de bonne heure, à cinq heures, de notre cantonnement avec tout notre barda, nous nous sommes trouvés le soir, après cette manœuvre tactique, extrêmement fatigués. Nous primes, à Jonchery/Vesle, le train pour l'Artois. Nos officiers de réserve, peureux comme des chouettes, nous faisaient marcher sur l'herbe des bas-côtés de la route pour ne pas réveiller le général. Combien ont-ils entendu de réflexions désagréables au sujet de celui-ci qui, parait-il, dormait déjà tandis que nous allions embarquer dans des wagons de "40 hommes ou 8 chevaux" ! Troubler la tranquillité du général en marchant sur la route, vous n'y pensez pas! D'ailleurs il devait être aussi, ce jour-là, à la démonstration de force avec ses copains; mais pas à pied comme nous les biffins!

 
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L'Artois à Aix Noulette

Nous avons gagné l'Artois où l'offensive française est déclenchée la veille, le 9 mai 1915. Un mois durant le 119ème régiment d'infanterie, qui fait partie de la réserve d'armée se promène de bivouac en bivouac dans la région d'Arras au gré des alternatives de la bataille qui fait rage. Dans la nuit du 19 au 20 juin 1915, il entre en ligne dans le secteur d'Aix-Noulette; terrain chaotique où l'acharnement d'une lutte sans merci, dont le dernier mot n'est pas dit, a été transformé en un vaste charnier pestilentiel. Qui ne se souvient pas des batailles acharnées sur le plateau de Notre-Dame de Lorette ? La relève des bataillons de chasseurs dans ce secteur, les 1ers, 10ème et 31ème, est attristée pour nous par un terrible accident, qui provient surtout d'un manque de prévoyance total de notre commandement. En débarquant des camions qui nous transportaient, nous fûmes dirigés sur le bourg d'Aix, à deux kilomètres environ des premières lignes allemandes pour y déposer nos sacs et capotes afin d'être plus légers pour attaquer l'ennemi, tous les jours par compagnies individuelles.

Tassés comme des sardines en boîtes dans la cour des écoles et dans la rue, nous fûmes surpris par deux rafales d'obus de 105 ou 150; une dans la rue et l'autre dans la cour. Les deux médecins du 1er bataillon, le médecin major capitaine Parent et son aide major, furent tués à la deuxième rafale en donnant leurs soins aux blessés de la première. De 40 hommes au moins par section, gradés en plus, que nous étions au départ de Jonchery-sur-Vesle nous sommes montés en ligne à 25 bien comptés dans la 2ème compagnie. Cela aurait pu être évité, car les chasseurs à pied que nous avions relevés n'avaient pas mis leur fourniment à cet endroit, mais plus en arrière du front. Nous avons été victimes d'une grave imprudence. Dés la sortie de ce bourg nous prenions le boyau de communication; l'ennemi étant à proximité dans le bois carré où nous prîmes position pour le rejeter. Le régime du secteur est le bombardement incessant de nos positions par obus de gros calibre et attaques quotidiennes de notre part. Le 1er bataillon, commandant Siau, a été chargé du nettoyage du bois carré; il n'y a pas de journée sans combat à la grenade. Le 23 juin la 1ère compagnie, capitaine Bédoura, dans une attaque brusquée chasse les derniers éléments ennemis du bois et va donner la main au 2ème bataillon dans le chemin creux d'Angres-à-Souchez. Nous, le reste du 1er bataillon, restions là à occuper le terrain conquis; mais ce que nous avons été bombardés! Dans la dernière tranchée de l'ancien bois carré faisant face à Angles huit baïonnettes, que j'ai comptées personnellement, sortaient de terre; leurs titulaires avaient été enfouis par un ou plusieurs obus de 210 au moins.

 
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Le Premier Pressentiment De La Mort
Je l’ai vu la

Dans ma compagnie, j'avais un camarade réserviste originaire de Limay à côté de Dennemont nommé Huet et qui, jusque-là, ne portait aucune attention particulière envers moi. Dés que nous fûmes dans ce secteur, il ne me quitta plus, bien que n'appartenant pas à ma section. Il fut tué par un éclat d'obus dans la tranchée à côté de moi. Comme tous autres camarades ayant subi le même sort, on l'installa sur le parapet de la tranchée où, par la chaleur du soleil, nous l'avons vu se gonfler et les mouches bleues s'acharnaient sur lui; c'était d'une puanteur accablante tous ces cadavres! Lorsque nous fûmes relevés, nous l'avons laissé là à pourrir jusqu'à une accalmie pour pouvoir venir, lui et nos autres camarades, les enterrer. Les brancardiers avaient assez à faire la nuit auprès des camarades blessés sans que, le jour, ils enlèvent les morts au risque de se faire tuer inévitablement. Bien sûr, il figure sur le monument aux morts de Limay et ce fut toute sa récompense. J'aurais juré qu'il pressentait sa mort. Un jour viendra où je trouverai l'occasion de le venger. Le 3ème bataillon (capitaine Roussel succédant au commandant Henry blessé) reprend le 25 juin l'attaque sur les objectifs que n'a pu entièrement atteindre le 2ème bataillon. En dépit d'un violent orage qui a transformé le sol en un véritable bourbier rendant les fusils et les mitrailleuses presque inutilisables, l'assaut est brillamment mené par la 9ème compagnie qui enlève la tranchée ennemie; mais une heure après les allemands lancent une vigoureuse contre-attaque. La 9ème compagnie ayant perdu tous ses officiers se replie jusqu'à la tranchée de départ; l'ennemi vient se heurter à la 10ème compagnie et à deux sections de la 1ère compagnie accourues à la rescousse. Elles obligent finalement l'ennemi, après trois retours offensifs infructueux, à regagner ses tranchées. Presque toute la nuit ce fut une vraie bataille de chiens, sans merci, où il y eut des actes d'héroïsme sans nombre. A ne citer que le cas du petit clairon Lainé qui, voyant déboucher la contre-attaque ennemie, monta sur le parapet et, de sa propre initiative, se mit à sonner la charge.

Dans la nuit du 26 au 27 juin, le 119ème régiment d'infanterie cédait de nouveau la place aux mêmes bataillons de chasseurs (1er, 10ème et 31ème) qu'il avait relevés. Plus expérimentés que nous dans ce secteur violent ils venaient, chacun à 10 ou 15 mètres de distance entre eux, prendre position à la nouvelle place que nous leur avions laissée; de même nous ne quittions cet endroit qu'après être sûr que nous étions remplacés. Ces chasseurs à pied venaient de loin, à l'inverse de nous, de l'arrière du front, où ils avaient laissé leurs sacs et capotes, car ils nous paraissaient extrêmement fatigués. Nous avons eu peur en reprenant nos sacs dans les écoles d'Aix que les mêmes accidents se reproduisent comme à l'aller. Rien ne se reproduisit à notre retour, heureusement. Nous étions plus éloignés chacun les uns des autres aussi.

Le chiffre de nos pertes a été particulièrement élevé : 200 tués et 700 blessés. Du 21 juin au 9 juillet le régiment se réorganise dans les cantonnements de Diéval et Acq où je fus nommé caporal le 1er juillet 1915.


Vue du Bois carré depuis les lignes Françaises (Photo Vincent L.C.)

 
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Neuville Saint Vaast

Ici ce sera le secteur le plus apocalyptique et de beaucoup le plus sanglant que j'ai connu de 1914 à 1918, y compris celui de Verdun où je monterai dans trois endroits différents.

Le 1er bataillon du 119ème régiment d'infanterie, auquel j'appartiens toujours, va être détaché trois jours du 10 au 13 juillet à l'est du Mont-Saint-Eloi pour tenir une position de la 1ère brigade voisine. Ici, se trouvaient les anciennes premières lignes françaises avant l'attaque du 9 mai 1915 au lieu-dit "Les Ouvrages Blancs". Certes un secteur de tout repos durant ces trois jours.
Devant s'emparer du carrefour des Cinq Chemins à Neuville Saint-Vaast le 14 juillet, le régiment attaque pour effectuer sa mission ; mais la préparation d'artillerie, gênée par un violent orage (excuse comme toujours!), a été insuffisante; les compagnies d'assaut (deux compagnies du 2ème bataillon et deux compagnies du 3ème bataillon) viennent se heurter à des défenses accessoires intactes et sont dispersées par des feux nourris de mitrailleuses et par un violent barrage d'artillerie de tous calibres. Le régiment est relevé le lendemain et conduit en camions dans les cantonnements de repos Gouy et Mont-en-Ternois où il restera jusqu'au 1er août 1915. 

 
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Ma Première Permission
Depuis mon départ le 5 août 1914

Arrivés à Mont-en-Ternois dans la matinée, nous ne nous sommes pas couchés mais nous étions morts de fatigue. Cantonnés ou plutôt bivouaqués dans un enclos planté de pommiers et d'arbres fruitiers à côté des cuisines qui étaient dans la rue du village, la dislocation de la compagnie venait à peine de se terminer lorsque le sergent-major me fit appeler par le fourrier. Je m'y rendis immédiatement et il me dit ceci : «Martin, tu encore vas partir ce soir en permission, étant le plus ancien de la compagnie; nettoie tes effets afin que tu sois propre pour t'en aller» J’en ai eu du travail toute la journée avec la brosse de chiendent pour enlever la boue!... celle-ci était à peine sèche; heureusement pour moi qu'il a fait beau cette journée-là et mes vêtements ont bien séché. Le soir, vers 20 heures, j'étais fin prêt; je pars avec cinq ou six camarades de la 2ème compagnie, dont la situation de famille urgente méritait une dérogation à l'ancienneté du front.

Nous sommes réunis sur la place du village, sous la conduite d'un sergent du bureau du colonel qui mesurait au moins 1 mètre 90, avec les éléments des autres unités du régiment. Nous sommes passés par Gouy-en-Ternois, Maiziére, Pénin et nous devons aller prendre notre train d'embarquement à la gare de Tinques; à Pénin un violent orage vers 22 heures s'abat sur nous, nous sommes dans la rue et notre sergent, chef de colonne, nous fit mettre à l'abri dans une grange d'un cantonnement au bord de la rue. Sans lumière chacun s'installe sur la paille à l'emplacement réservé aux animaux et dort; je trouve un emplacement, avec un camarade, derrière la grande porte et nous voilà endormis tous les deux. Au bout d'une heure et demie de sommeil environ je me réveille; plus personne! Je secoue mon camarade de sommeil que je ne connais pas et nous prenons de nouveau la route sans connaître la direction où nous allons, courant comme des fous, nous sommes enfin arrivés à proximité du village de Berles pas loin d'Aubigny. Nous avons rencontré des voitures de ravitaillement du 39ème régiment d'infanterie de retour de la gare d'Aubigny et nous avons demandé aux conducteurs notre chemin pour atteindre Tinques.
Quelle n'à pas été notre stupéfaction lorsqu'on nous a dit que nous avions pris la mauvaise route, la départementale 182, depuis Pénin! Nous avions fait cinq à six kilomètres pour rien.


Ils nous ont fait monter dans leur fourgon et vlan! Au grand galop, ils nous ont remis sur la bonne route au carrefour à côté de Pénin. Là, nous avons repris l'autre route, la départementale 77, et nous sommes arrivés en gare de Tinques, vers 2 heures du matin, fourbus, (l'on pouvait tordre notre chemise tellement nous avions sué), au moment où le train arrivait en gare. Quelle chance nous avons eue là; nos camarades, heureux de nous revoir, se demandaient ce qui avait bien pu nous arriver, à tel point que, pendant le reste de la nuit, mes camarades de Normandie me demandaient comment j'allais et s'inquiétaient de ma santé. Ils jouaient aux cartes durant le trajet, mais moi, je m'abstenais, n'ayant pas encore le courage de participer à leurs jeux. Nous avions failli là manquer notre premier beau voyage en permission. Ma peine n'est pas finie, nous mettons 24 heures pour nous rendre jusqu'à Paris; ensuite de la gare du nord, par la rue Lafayette, à la gare St Lazare, nous avons effectué le trajet à pied et j'avais encore 58 kilomètres à faire par le train jusqu'à Mantes et, en plus, 5 kilomètres à pied de la gare à Dennemont dans la deuxième nuit. Seul, sur la route, je passe par Limay où tant de fois (6 fois par jour) nous avions fait ce trajet avant la guerre avec mon camarade Fernand maintenant prisonnier. Je me remémorai ces souvenirs déjà passés de deux ans. Arrivé à Dennemont, j'ai eu l'impression, en marchant sans rencontrer personne le long de mon chemin, que les maisons étaient toutes petites; la nuit aidant je croyais que je n'y étais pas allé depuis 10 ans au moins. Pas un seul camarade de mon pays n'est encore venu, mais il y a déjà pas mal de disparus à jamais. Après 6 jours de pet mission, 8 ou 9 jours avec les voyages, je me suis trouvé retrempé et reforgé dans le moral pour les nouveaux combats, ce qui ne va pas nous manquer.

Revenus à Monts-en-Ternois à l'expiration de ma permission, le 119ème régiment d'infanterie va alterner du 2 au 23 août 1915 avec le 28ème régiment d'infanterie autre régiment de la 6ème D.I. dans le secteur de St Vaast avec le labyrinthe; ce coin a perdu beaucoup d'agitation, sans précisément gagner en confort. J'ai connu cet enchevêtrement de tranchées tournantes qu'on appelait le labyrinthe et où ne pouvait s'en sortir qu'un initié à l'endroit. Dans les tranchées ou boyaux de communication, il était courant et même très fréquent de heurter, la nuit surtout, un pied, une jambe entière et même des bras. Rien n'a empêché de creuser ces tranchées; tant pis pour les morts !... nous les côtoyons comme les vivants, qu'ils fussent allemands ou français, britanniques ou canadiens. Ces cadavres-là dataient de l'offensive française du 9 mai 1915. Que cette bataille a dû être meurtrière! Il a fallu séparer les allemands des français par des barricades en sacs de terre à vingt mètres les uns des autres où continuellement, de nuit et de jour, c'est une lutte à la grenade dans ces trous de bouchon.

 
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La Corvée De Soupe
À la Targette

Comme caporal je fus désigné, un soir avant la tombée du jour à la Targette, pour aller chercher le ravitaillement de la compagnie. Oh! Il n'y avait pas bien loin, 1800 mètres à 2 kilomètres environ, les cuisines roulantes et le ravitaillement de toutes sortes venaient jusque là. Nous empruntâmes le fameux boyau de la Trinité; à l'aller avec une vingtaine d'hommes tout marcha bien; il y avait bien de la boue mais suffisamment dure pour nous porter, mais au retour avec nos sacs chargés de boules de pain, viande en conserve, liquide (eau et vin ainsi que le rhum), ce ne fut pas la même chose. Dés notre départ de la Targette pour revenir en première ligne, chargés, il nous était impossible de marcher dans le boyau: nous nous enfoncions dans la boue semi-dure jusqu'aux genoux; lorsque quelqu’un, à vide, essayait de retirer un englouti chargé, il s'enfonçait lui-même; si bien que nous fumes dans l'obligation de passer la nuit dans des trous à flanc de boyau deux par deux au plus. Le lendemain matin, au jour, nous avons dédoublé le chargement et fait deux voyages; seulement, à ma grande surprise, il manquait une certaine quantité de denrées transportées, surtout du rhum et du vin. (Plus tard, en fin 1916 à Verdun, je serai désigné pour faire le ravitaillement mais je ne m'y laisserai pas prendre). J'ai rendu compte de ma situation en  rentrant, et ça s'est passé convenablement. Je ne pouvais tout de même pas punir toute ma corvée, mais quel mal de chien j'ai eu !Je me suis trouvé, par la suite, à recommencer la même corvée dans le même secteur, mais ce cas ne s'est jamais reproduit.

Voila la physionomie de notre secteur de Neuville St Vaast. Nous avons vu longtemps encore le toit de l'église en ardoise, gisant par terre en une seule plaque, sur l'église écroulée du fait des bombardements allemands et prés de laquelle nous passions pour nous rendre en première ligne à proximité. Nous alternions entre l'occupation de ce secteur et les jours de repos que nous passions à Monts et Sony en Ternois, Fremin-Capelle, Fermont, Acq, Haute-Avesne, Maroeuil, Avesne-le-Comte, Aubigny etc... En ligne nous préparons la grande offensive qui doit avoir, et aura, lieu le 25 septembre 1915. Tout le monde en parle mais nous ne savons pas l'endroit exact où elle doit se faire sauf les allemands qui eux, sont mieux renseignés que nous, exécutants.

 
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La Préparation de l’Attaque
Du 25 septembre 1915
Diversion d'Artois
Qu'est-ce que l'on ne nous a pas fait faire comme terrassement !
D'abord des sapes souterraines partant de la tranchée de première ligne distantes chacune de vingt à vingt-cinq mètres environ sous une épaisseur 50 cm de terre et allant déboucher devant l'ennemi à peu près à vingt-cinq mètres de lui; de chaque sape, nous ne pouvions déboucher qu'un seul homme à la fois. Devant les travaux de terrassement, l'ennemi se trouve averti par de tels amas de terre et se méfie de nos intentions; néanmoins, resté calme il n'a pas bougé. Notre commandement avait aussi envisagé de lancer la cavalerie (comme il le fit en Champagne le même jour) et fit préparer, à l'arrière, des claies pour franchir les tranchées transversales. Devant l'énormité des tranchées et la bêtise de ce travail impossible, rien ne fut fait. Après un bombardement de 72 heures, où toute l'artillerie dont nous disposons est mise en œuvre, pour anéantir tous les allemands se trouvant devant nous, c'est encore nous, fantassins : hommes, gradés et officiers jusqu'au commandant, qui allons nous faire tuer pour la gloire de nos généraux massacreurs et incapables tellement ils se trouvent ignorants de la situation. Dés le commencement du bombardement, le 19 septembre, les allemands, avertis, ont eu leurs tranchées de deuxième et troisième ligne complètement nivelées. Ils se sont réfugiés tous dans la première ligne où pas un seul obus n'était tombé; de là, ils vont nous recevoir lors de l'attaque sans coup férir.
 
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Le deuxième pressentiment de la mort
 Je l’ai vu ici
Quelques jours avant l'attaque, nous sommes envoyés au repos à Acq, à l'ouest d'Arras; mais un repos qui me laisse présager une catastrophe pour nous, français.
J'avais un charmant camarade originaire de Saint Martin la Garenne à 3 kilomètres de Dennemont en direction de Vétheuil, Emile Hottot, sergent au 28éme régiment d'infanterie de notre division ayant fait partie, avant la guerre, comme Fernand et moi, de la société de préparation militaire de Follainville-Dennemont; il venait me voir, son régiment étant cantonné dans les environs comme le nôtre. Pendant les 3 jours où nous fûmes là, il vint me voir et ne me quitta pas sauf à l'heure des repas et le soir. Au début je n'y prêtais aucune attention, bien content de converser avec lui; mais devant son air pensif, réservé et sérieux, je conclus qu'il devait se passer en lui (autrefois je l’avais connu si gai) quelque chose d'anormal. Jamais auparavant je ne l'avais vu venir me voir, je me suis alors demandé :"Est-ce un sentiment de camaraderie qui le pousse". Après tout ce que nous avions passé, lui et moi, depuis un an dans des combats incessants, nous ne restions plus beaucoup de rescapés dans nos unités primitives et dans nos pays de Dennemont et de Saint Martin la Garenne, nous, les jeunes du moment, étions restés peu nombreux déjà. Lui aussi était allé en permission dés le premier départ en juillet 1915.
 
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L'attaque du 25 septembre
Devant, le bois de la folie
Vimy cotes 119-140

Ce jour-là, tout est prêt; le commandement français a annoncé qu'il ne restait plus rien devant nous en raison des quantités énormes de pièces d'artillerie de tous calibres qui, dans un vacarme infernal de soixante douze heures, avaient déversé des obus sur les tranchées ennemies. Les pompiers de Paris entrent scène avec leurs lances chargées de liquides enflammés, mais ceux-ci n'atteignent pas la première tranchée ennemie qui, de surcroît, na pas reçu un seul obus et où tous les allemands se sont réfugiés. C'était un spectacle terrifiant.
Le commandement, loin derrière, ne connaît pas ces renseignements ou pense "On verra bien! Nous défoncerons le front allemand!". Dans cette circonstance qu'a fait notre aviation pour renseigner le commandement? Absolument rien. Nous avions pourtant de sacrés as dans cette nouvelle arme, mais pour mon compte personnel et pour beaucoup de mes camarades, nous n'avons vu aucun avion de renseignement français survoler les premières lignes allemandes avant l'attaque; alors que chez eux, le 23 août 1914 à Charleroi, un "Taube" de renseignement nous survolait et scrutait nos positions à deux cents mètres au-dessus de nous, voilà la vérité! Si le commandement français avait eu ces renseignements, il n'aurait tout de même pas déclenché une telle attaque! On n'en sait rien après tout : nos généraux de l'arrière étaient tellement confiants et malheureusement ce sera longtemps encore leur point de vue :"Nous lancer devant les mitrailleuses allemandes pour les impressionner".
Le matin, avant l'attaque, nous avions touché du rhum à pleins seaux afin de nous doper; me trouvant avec mon escouade à l'extrême droite de la compagnie, harcelé par mes hommes qui n'avaient rien reçu, j'allais voir le capitaine Waetcher, mon commandant de compagnie, qui m'en donna un seau entier en me disant :"Tiens, mon vieux Martin prends ce qu'il te faudra, toi et tes hommes, et rapporte moi ensuite le reste" ce qui fut fait. J'avais confiance en lui; partis au front ensemble au 1 er bataillon de la 1ère compagnie de mon camarade Fernand, il eût pu me demander l'impossible que je l'aurais tenté.
II partit au devant des allemands à la première vague d'assaut avec sa 2ème compagnie, accompagné de son sergent-major et , par un fait du hasard, je les ai retrouvés tous les deux à la 3ème vague d'assaut dans un trou d'obus et m'y suis réfugié aussi. Le capitaine étant blessé, il nous était impossible de chercher à rejoindre notre tranchée de départ sans nous faire tuer, les mitrailleuses et tirailleurs ennemis sont braqués sur tous ceux qui relèvent la tête. Les autres camarades en ligne à côté de nous, le nez par terre, sont morts. La nuit venue, les combattants valides réfugiés dans les trous d'obus se laissèrent tomber en rampant dans les têtes de sapes qui avaient été creusées par chacun de nous, mais dès que j'y fus arrivé elles étaient bourrées de morts et de blessés. J'ai passé la nuit sur le cadavre d'un ancien camarade que j'ai mis sur le ventre afin de pouvoir m'asseoir sur son sac qu'il avait encore sur le dos. Quelle horreur! Le jour venu nos brancardiers dégagèrent les morts et blessés et nous les rescapés, emprisonnés dans ces maudites sapes, sous cinquante centimètres de terre, nous reprîmes notre place de combattants dans la tranchée de départ où nous sommes maintenant aussi regroupés. Nous pouvons alors constater l'horrible spectacle des morts qu'il y a devant nous : trois lignes successives de cadavres en bleu horizon, le derrière en l'air, l'arme à la main, tournés vers l'ennemi qui les avait tués! On ne put rester sur cet échec, pensez donc! Il fallait crever le front allemand; le 26 septembre, au point du jour, notre 1er bataillon renouvelle ses assauts afin de tâter l'ennemi; celui-ci est toujours là en force et lui n'a pas eu de pertes : il brise aussitôt notre élan.

Plan de l'attaque du Bois de la Folie

A 17 heures, nouvelle attaque générale dans les mêmes conditions que la veille, avec l'appui de 2 compagnies du 407ème régiment d'infanterie; même insuccès. Le commandant Siau de notre bataillon, qui avait remplacé le commandant tué pendant la retraite de Charleroi, est tué d'une balle au front. Les pertes en hommes et en cadres sont énormes. Ce n'est plus trois lignes successives de cadavres qu'il y a devant nous, mais six maintenant.

J'avais un camarade réserviste de ma section qui se nommait Sonneville dit "le gros Louis" parce qu'à la mobilisation le 2 août 1914, on lui avait donné le plus grand des ceinturons que l'on puisse trouver. Mais déjà, au 25 septembre 1915 "il avait fait de l'exercice" et, ma foi, il réussissait à boucler son ceinturon sans avoir besoin d'un lacet de soulier, comme auparavant, pour rejoindre les deux bouts. C'était un charmant camarade, depuis le début, 5 août 1914, il était avec nous. II fut tué le 25 septembre à la première attaque alors que son ordre de rappel était arrivé depuis la veille au général commandant la 12ème brigade. On l'a laissé tuer avant de le renvoyer. II devait retourner travailler à l'arsenal de Puteaux. C'est encore là une fatalité insigne du sort! Quelle malchance il aurait dû être parti! Il aimait à nous raconter ses habitudes journalières : le bistrot du coin etc...

Le 119ème régiment d'infanterie épuisé est relevé dans la soirée par le 407ème régiment d'infanterie et vient se réorganiser un peu en arrière dans les abris de la route nationale de Béthune à la Targette. Le surlendemain 28 septembre le 119ème régiment d'infanterie alerté, reçoit l'ordre de se porter en avant pour appuyer une nouvelle attaque exécutée par le 407ème. La première ligne allemande est prise; le 407ème étant à bout de souffle, le 119ème prend à son compte à partir de 16 heures la continuation de l'attaque et, après un combat acharné qui dura jusqu'à la nuit, parvint jusqu'à la troisième ligne allemande ramenant de nombreux prisonniers. Lorsque j'ai franchi cette première ligne où tant de fois nous nous étions brisés dessus, nous pouvions constater que nous avions à faire à des défenseurs maîtres dans l'art d'organisation du terrain.

Le communiqué officiel du 7 octobre signale que depuis le 25 septembre 1915 en Champagne, nous avons perdu 143 500 hommes dont 21 500 tués, 81 000 disparus et 41 000 blessés évacués. Je ne sais combien nous avons eu de pertes en Artois, mais depuis le 9 mai 1915 où la bataille ne cesse, nous ne sommes pas loin, si ce n'est plus, d'égaler celles subies en Champagne bien que le front d'attaque soit plus restreint mais tout aussi violent. Un ancien camarade de Dennemont qui est sorti indemne de l'attaque du 25 septembre en Champagne, me relatait dernièrement que c'est grâce à un trou d'obus où il s'est réfugié qu'il a dû d'avoir la vie sauve.
Tout cela tant en Artois qu'en Champagne, pour subir un échec hors de proportion des gains de terrain conquis. Un communiqué officiel du 18 septembre 1915 de monsieur Millerand, ministre des armées, communique aux membres du gouvernement d'alors le chiffre des pertes établi par ses services depuis le début de la guerre non compris, bien entendu, les pertes du 25 septembre en Champagne et en Artois ainsi que sur les autres endroits du front.

Morts

471 350 hommes

dont

12 277 officiers

Disparus

355 530 hommes

dont

5 898 officiers

Blesses ou évacués

778 595 hommes

dont

22 283 officiers

 

ARMEE D'ORIENT

Morts

7 724 hommes

dont

253 officiers

Disparus

4 681 hommes

dont

330 officiers

Blessés ou évacués

112 883 hommes

dont

368 officiers

Prisonniers en Allemagne          272 000 hommes

Durant la période du 28 septembre au 7 octobre, nous occupons d'anciennes positions allemandes au nord de Neuville-Saint Vaast devant le bois de la Folie; ces tranchées, repérées au mètre près par l'ennemi, sont soumises à de violents bombardements d'obus de 210 venant du massif boisé au nord, ne nous laissant aucun répit. Le 1er octobre le sergent-major de la 2ème compagnie, venu du train de combat en première ligne, apportait le prêt de la compagnie et la solde des officiers et sous-officiers à solde mensuelle quand il a été tué par un obus dans un ancien abri allemand ainsi que tous les sous-officiers de la compagnie. C'est avec lui et le capitaine Waetcher blessé que je m'étais réfugié dans le même trou d'obus le 25 septembre précédent, premier jour de l'attaque.

Devant les difficultés énormes que les sergents-majors rencontraient depuis le début de la guerre pour établir convenablement leur comptabilité, le commandement avait décidé que ceux-ci resteraient en arrière pour assurer la continuité de tous les renseignements comptables; le sergent fourrier lui communiquant chaque jour la situation-rapport de la compagnie.

C'est à l'occasion de cette triste histoire que je fus nommé sergent. Dans la nuit du 7 au 8 octobre, nous fûmes relevés de ce secteur et nous avons bivouaqué à Aubigny sur les bords de la Scarpe dans un pré; arrivés vers minuit nous nous sommes allongés sur notre toile de tente, nous séparant ainsi de l'herbe humide de cette époque. Le lendemain, après avoir bien dormi, je me suis réveillé avec une douleur à l'épaule gauche, douleur que j'ai conservée plus de vingt ans et qui allait en s'aggravant. Ce n'est qu'entre 1940 et 1942 alors que j'étais replié avec mon dépôt dans le Midi à Mirande, Auch et Toulouse, que cette douleur a disparu. Impossible parfois de lever le bras au dessus de l'horizontale sans qu'un craquement douloureux ne se produise aussitôt. Il a fallu la drôle de guerre de 1939-1945 pour que ma douleur physique disparaisse, mais non ma douleur morale beaucoup plus dangereuse. Pillé après mon départ par les allemands qui, dans mon ancien képi d'adjudant, ont fait leurs besoins naturels, volé ma médaille militaire et mes croix de guerre, aidés par des réfugiés français ou alliés qui ont occupé notre maison à Giverny, pays de Claude Monet, où nous habitions avec ma femme et mes enfants. Nous avons subi des pertes considérables en regard de l'allocation minime que nous avons perçue. Mais revenons à la guerre 1914-1918.

Lorsque nous fûmes enlevés par camions d'Aubigny le 8 octobre 1915 et, après avoir rejoint le cantonnement de Prévent, je partis m'informer auprès des officiers et sous-officiers de la compagnie du 28ème régiment d'infanterie de notre division, du sort de mon camarade Emile Hottot, de St Martin la Garenne. Il ne m'avait pas quitté durant les trois jours que nous avions passés à Acq avant les attaques du 25 septembre au 7 octobre à l'ouest d'Arras devant le bois de la Folie : il fut tué le 25 septembre à la première vague! II avait pressenti sa mort avant l'attaque.

La 2ème compagnie du 119ème régiment d'infanterie n'ayant plus aucun sous-officier je fus nommé sergent avec un camarade Emile Vivien de Buchy en Seine Maritime. Nous avons été affectés à la 10ème compagnie de notre régiment. Nous regrettâmes notre 2ème compagnie où je laissais mes anciens camarades rescapés du début de la campagne.

 
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La Somme
Le secteur de Frise

Dés le 21 octobre 1915, le 3ème corps d'armée après quelques jours de repos, quitte définitivement l'Artois pour la Somme et passe à la 6ème armée. Le 119ème régiment d'infanterie reconstitué par l'arrivée de solides renforts, est enlevé en chemin de fer et vient relever, dans la nuit du 25 au 26, une brigade anglaise dans le secteur de Frise, tout prés de Péronne.
Le secteur est calme dans son ensemble depuis longtemps déjà-nous n'étions plus habitués à ce calme état d'occupation des tranchées. Toutefois dans la partie centrale où se trouve le 2ème bataillon, une guerre de mines assez active se poursuit. Le 10 novembre les allemands font sauter deux mines en avant de notre première ligne mais contre-attaque immédiate.

Le 13 à 21 heures, nouvelle explosion; cette fois les lèvres de l'entonnoir qui mesure 40 mètres de diamètre ont entamé notre tranchée de l ère ligne. Une section de la 5ème compagnie commandée par le sous-lieutenant Corbel s'élance aussitôt en avant et, après un violent corps à corps, rejette dans leurs lignes une trentaine d'allemands qui s'étaient installés dans l'entonnoir. Une section de la 10ème compagnie, dépêchée à cet effet et à laquelle j'appartenais depuis peu, sous les ordres du sergent Delacour, a prêté main-forte à l'occupation de cet entonnoir.

Le sergent Eugène Delacour deviendra ensuite un de mes meilleurs amis. De la classe 1911 (en garnison à Lisieux) il était de La Garenne-Colombes et il connaissait parfaitement le capitaine Baladier qui, en temps de paix, faisait des périodes d'instruction à l'occasion desquelles ils s'étaient connus, afin d'obtenir son brevet de chef de section. Celui-ci, d'une situation dite honorable dans le civil, était arrivé rapidement. C'est ainsi qu'en toute circonstance il soutiendra toujours Delacour.

C'est le calme complet dans le secteur de Frise je ne me souviens même pas avoir été bombardé par obus. Seulement, nous sommes transformés en blocs de boue dans ces tranchées sur les bords de la Somme et envahis par des milliers de rats.

Nous avions à la compagnie un vieux caporal, Thiebault de la Seine-Maritime, plus précisément de Rouen, bon camarade, mais braconnier dans l'âme; il avait trouvé, je ne sais par quels moyens, une barque pour braconner sur la Somme et, tous les jours, nous ramenait sa charge de poissons. Un jour comme les autres il partit mais ne revint pas! S'est-il noyé? A-t-il été pris ou tué par les allemands? Personne ne l'a su, du moins à ce moment.

Après quelques jours passés en secteur de réserve à Caix, le 119ème régiment d'infanterie va s'installer dans le cantonnement de Mézières, Villers aux Erables et Domart sur la Luce pour reprendre pendant un mois l'instruction des cadres et de la troupe. En fait d'instruction, nous les anciens, sommes beaucoup mieux au courant pour faire la guerre que certains cadres qui nous font l'instruction; il nous faut cependant nous plier aux ordres et manœuvrer comme si jamais nous n'avions vu l'ennemi ni porté les armes. II faut, selon le terme rasant, reprendre en main les officiers et la troupe; on ne nous laisse que 24 heures de repos après chaque séjour en ligne et aussitôt il faut reprendre les marches et exercices divers. Pendant toute la guerre ce sera ainsi, sauf au début où les mouvements de revers et de succès nous obligèrent à concentrer entièrement notre activité sur l'ennemi.

 
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Le secteur d’Erches

Le 10 janvier 1916, le 119ème régiment d'infanterie relève le 307ème et une partie du 308ème dans le secteur d'Erches la Cambuse Boucoir secteur aussi boueux que le précédent; ceux qui n'avaient pas coupé leur capote à Frise le font dans ce nouveau secteur d'un aspect tout aussi monotone, peut être plus calme encore, ce qui nous permet de ne mettre que 2 bataillons en ligne. Toutefois on y vit sous la menace perpétuelle des émissions de gaz dont la 11ème brigade voisine, les 24ème et 28ème régiments d'infanterie ont particulièrement souffert, c'était au Quesnoy en Santerre. Nous fûmes au repos durant cette période dans les pays suivants Davenescourt, Denun et Villers-Bretonneux. Une seule opération intéressante est brillamment exécutée le 21 février à la tombée de la nuit par des éléments de mon ancien 1er bataillon; après un violent tir de destruction par l'artillerie de tranchée et de campagne, les sous-lieutenants Boulard et Salvetat font, avec leurs hommes de troupe, irruption dans un boqueteau qui forme une avancée dans la ligne ennemie et ramènent du matériel et des documents intéressants; malheureusement un long passage souterrain a permis aux allemands de s'enfuir à notre arrivée. Ce sont déjà de vrais castors.

Dans la nuit du 28 au 29 février le régiment quitte définitivement la Somme; enlevé en camions, le lendemain même et transporté dans la région de Vic sur Aisne où il va, jusqu'au 29 mars exécuter des travaux sur la 2èmè position vers Nouvion-Vingré. Parti en permission à notre arrivée dans ce secteur aux fameuses grottes de Vingré de triste mémoire :"les fusillés de Vingré", je l'ai rejoint à l'expiration de celle-ci. C'était un secteur assez agité où les allemands avaient le bombardement prompt et facile, bien que nous ne fussions pas en l ère ligne.

 
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Verdun
Le fort de Vaux

Embarqués en chemin de fer le 29 mars 1916, après une nuit passée dans le beau château de Pierrefonds au bord d'un beau lac; couchés sur des grandes dalles en pierre, sans paille, dans des pièces immenses, que c'était dur! Le 119ème régiment d'infanterie vient stationner le 3 avril dans la région de Vieil Dampierre et commence une série d'étapes qui l'amène le 8 avril à Verdun, dans les casernes Bevaux où nous couchons.

Avant d'y arriver nous sommes passés à Dugny où nous sommes restés 24 heures. Avec quelques camarades, je me suis approché du fort de Landrecourt où, en premier avant goût, nous avons pu constater, devant ce fort, les énormes entonnoirs creusés par les gros obus allemands. Le lendemain, nous avons traversé le canal de l'est et la Meuse à Bellorey, faubourg de Verdun. C'est ici que j'ai revu mon premier chef de section du début de la guerre, le sergent-major Sauvelet que j'ai connu le 5 août 1914 à la caserne Charras à Courbevoie à la 2ème compagnie. Blessé grièvement le 22 août 1914 à Charleroi derrière le tas de briques dont je vous ai entretenu au début de ce récit, promu sous-lieutenant, il était affecté à un service à l'arrière de Verdun. II m'a dit que dans sa section il n'avait retrouvé personne de connaissance. Nous avons parlé quelques instants ensemble et nous sommes quittés pour suivre chacun le sort qui nous serait réservé. C'était un brave chef, poli, accueillant et aimant à rendre service à tout le monde.

Nous avons gagné les casernes de Bévaux. Quelles belles casernes ils avaient là nos camarades cavaliers de la garnison de Verdun! Seulement, la pagaïe et la piraterie des troupes de passage existaient là aussi. Les livres des bibliothèques, que j'ai vu jetés sous des hangars ouverts à tous les vents, n'ont pu être mis à l'abri sous la violence de l'attaque allemande. Cela nous fit mal au cœur; cependant il fallait nous rendre à la réalité : nous sommes venus ici pour quelque chose de plus grave et plus sérieux encore. Les batailles que nous avons malheureusement déjà connues vont continuer ici aussi cruelles et violentes que les précédentes. Le canon tonne sans répit, la bataille fait rage; blessés dans leur orgueil et sentant la victoire leur échapper les allemands multiplient attaques sur attaques. Nous couchons le lendemain soir, après avoir quitté le quartier Bévaux, emprunté le faubourg pavé, passé au cabaret rouge, au fort de Tavannes. Le fort ne semble pas avoir encore beaucoup souffert du bombardement et nous passons une bonne nuit dans la chambre du temps de paix, sans heurts.

Dés le lendemain, en partant du fort de Tavannes, nous empruntons des chemins nouvellement créés, à l'abri des bois qui ne sont pas encore entièrement détruits, et arrivons à proximité du débouché de l'extrémité droite du tunnel de la ligne de Verdun à Etain. Celui-ci sert de refuge aux troupes mises en réserve. Nous allons directement en direction de l'ennemi le long du bois de la Laufée de la Vaux-Réguier par un boyau plein d'eau correspondant à peu près à la nationale 403A actuelle et nous menant jusqu'à l'entrée du fort de Vaux qui me parut alors majestueux et puissant. En prenant ce boyau plein d'eau et avant de m'y engager avec mes hommes, j'eus un moment de recul. N'ayant alors à subir aucun bombardement, pourquoi passer par là. Propres, bien habillés que nous étions secs, j'ai voulu savoir la cause et remonter jusqu'au capitaine qui, derrière l'agent de liaison le conduisant, surnageait jusqu'aux aisselles dans l'eau jaunâtre. Lui que l'on appelait Bouboule et à qui trois rations ne faisaient pas peur! Lorsque j'ai vu cela, après un moment d'effroi, avec mes hommes nous avons fait de même; seulement, à la différence du capitaine qui avait son poste de commandement dans le fort, nous, dans les trous d'obus par deux ou trois au maximum et devant l'ennemi, pour nous sécher ça a été difficile et ce n'est qu'ai bout de quelques jours que nous avons été secs. Quand nous entrions dans le fort nous suivions un long couloir noir comme dans un four, crevé au beau milieu du parcours par le gros obus allemands où nous passions en vitesse et sortions à l'extrémité nord du fort par trou déchiqueté, à plat ventre, pour rejoindre nos emplacements de combat, à 50 mètre plus loin devant l'étang de Vaux. Les allemands sont à 30 mètres devant nous, au sud de l'étang, si prés que nous les entendons parler; au fond du décor une montagne dénudée et pelée, des bois rasés couverts de trous d'obus, et la Mort invisible qui rôde! En bas de l'étang, sur notre droite, le fond de la Horgne et le village de Damloup.

Le poste de commandement avec le capitaine est dans l'abri du fort et communique avec nous par les agents de liaison; le jour deux sections sur quatre sont en ligne; la nuit, tout le monde est en ligne car nous attendons l'attaque que l'on sent, de jour en jour, imminente. Le pilonnage sur nous et le fort est incessant, les obus de 210, 305 et 380 s'abattent avec une régularité mathématique. Heureux celui qui reçoit la bonne blessure L'immobilité la plus complète est de rigueur le jour. Les observateurs ennemis de Douaumont déclenchent le tir de l'artillerie au moindre signe de vie chez nous. Les mouvements ne peuvent se faire que la nuit, mais malheur à la corvée de soupe ou d'eau qui se laisse prendre sous un barrage. On ne connaîtra jamais assez le courage héroïque des ravitailleurs dont les cadavres jalonnent les pistes.

Tout d'abord, le régiment met en ligne deux bataillons; un bataillon reste en réserve dans le tunnel de Tavannes. Le 12 avril, à 3 heures 45, les allemands lancent sur l'aile gauche une attaque forte d'environ deux compagnies; la 11ème compagnie les reçoit comme il convient; après une courte lutte à la grenade l'ennemi rentre précipitamment dans ses trous. Les pertes commencent néanmoins à être sensibles. Les rares éléments de tranchées qui ont pu être creusés sont constamment nivelés par les tirs de l'artillerie. Les obus qui tombent touchent assez souvent leur but tellement il y en a. Le bombardement le plus terrible que j'ai vu, c'est celui du 1er mai 1916, vers 3 heures 45 du matin, dès la pointe du jour, jusqu'à midi ou 13 heures, ce fut épouvantable. Les 380 et 420 tombaient sur le fort à 50 mètres derrière nous et les autres de moindre calibre nous étaient destinés. Deux coups de 420 dont nous entendions le départ toutes les six minutes suivis de quatre coups de 380 toutes les quatre minutes dont l'éclatement nous soulevait comme des galettes lorsqu'ils tombaient sur le fort. Oh! Aïe! Aïe! Nous ne pensions jamais sortir de cet abominable enfer.

Nous restâmes dans cet état de fait jusqu'au 5 mai. A cette date, le 119ème régiment d'infanterie fut relevé par le 57ème; nous sommes embarqués par camions pour aller goûter, dans le cantonnement de Salmagne et Géry en Barois, un repos bien gagné. A Salmagne, où mon bataillon était cantonné, je reçois un jour la visite d'un camarade de la 2ème compagnie (mon ancienne unité) venu, expressément pour me voir, de Géry à quelque 7 ou 8 kilomètres de là; un brave camarade de Maromme à côté de Rouen; je ne me souviens plus de son nom; il appartenait à mon ancienne escouade. Nous sommes longtemps restés ensemble à la 2ème compagnie. Mon chef de section, l'adjudant Marcaillou, originaire des environs de Cabannes dans l'Ariège, me dit : «Reçois-le bien et donne lui tout ce qu'il lui faut» ce qui fut fait avec plaisir à notre popote. Il me quitta, ce charmant camarade, et depuis, je n'eus plus aucune nouvelle de lui.

Voici un autre souvenir de Salmagne : j'avais mon oncle, par alliance, qui habitait la commune de Buchelay au sud-ouest de Mantes; employé de chemin de fer à la réfection des voies dans la circonscription de cette gare; il fut mobilisé au 121ème régiment d'artillerie lourde et lorsque nous nous voyions à Dennemont au cours de nos permissions il me disait: «J'irai te voir, Vincent; si tu ne cantonnes pas loin de moi». Un après-midi, il vint me voir à Salmagne ayant appris que mon régiment se trouvait là et que le sien était cantonné à Nançois-Tronville. Nous avons, bien entendu, passé un bon après-midi ensemble avec mes camarades sous-officiers, dont mon chef de section l'adjudant Marcaillou. Après ce bon moment de détente, il me demande de bien vouloir le reconduire à son cantonnement à Nançois. J'accepte et nous voilà partis tous les deux chez lui; nous avons couché sous un fourgon, dans le foin des chevaux. Le lendemain matin de bonne heure, je réveille mon oncle et en vitesse nous prenons le café avec ses camarades. Aussitôt après, je pars en traversant l'Ornain mais, au moment de traverser la voie de chemin de fer, j'aperçois sur le pont deux gendarmes en faction. Oh! Dangereux pour moi; je recule et passe la voie à 200 mètres environ à ma droite, en descendant et en remontant le remblai, et passe à travers champs pour rejoindre, en courant, le chemin de terre qui conduit à Salmagne à sept kilomètres de là. Aussitôt après avoir franchi la voie les gendarmes, qui m'ont vu la traverser, se dédoublent et l'un d'eux que j'aperçois derrière moi me piste en marchant d'un bon pas en criant : «Attends-moi! Attends-moi!». Il n'en faut pas plus pour que je me mette à courir et Dieu sait, qu'à l'age de 22 ans, je courais bien. Je ne mets pas longtemps à distancer et laisser derrière moi mon gendarme poursuiveur; je suis rentré à mon cantonnement sans aucune autre difficulté. N'ayant pas demandé, la veille au soir, l'autorisation de m'absenter du cantonnement, je ne tenais pas à me faire arrêter par les gendarmes car mon capitaine, commandant de compagnie, que je craignais plus que je ne l'estimais n'aurait pas manqué de me mettre aux arrêts pour être sorti sans son autorisation.

 
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Verdun de nouveau
Fleury, Thiaumont, le bois de la Caillette

Le 26 mai, le 119ème régiment d'infanterie reprend la route de Verdun; il est passé sous les ordres du colonel de Montluisant qui remplace le colonel Husband appelé au commandement d'une brigade. La 5ème division d'infanterie est appelée à tenir le secteur du bois de la Caillette et de la ferme de Thiaumont, devant le fort de Douaumont que la 5ème division d'infanterie, commandée par le général Mangin, après s'y être cramponnée en Mai n'a pu conserver. Le 119ème est d'abord en réserve; nous passons une journée dans les abris des carrières du faubourg pavé à Verdun puis, deux jours sous le tunnel de Tavannes mais, dès le 30 mai les attaques se précisent, le 3ème bataillon, auquel j'appartiens par ma l0ème compagnie, est poussé dans Fleury qui n'est plus qu'un monceau de ruines.
Nous sommes passés par la piste Clayonnée au sud du fort de Souville en déblai passant par la " Chapelle Sainte-Fine " et de là nous atteignîmes le village de Fleury en suivant la piste des petits ânes, qui apportaient le ravitaillement et étaient conduits par des territoriaux nous contournions les trous d'obus pleins d'eau jaunie dans lesquels glissaient nos hommes, avec leur "barda". Il fallait les en retirer et les ramener sur le bord, à demi noyés. C'était un travail pénible et continuel beaucoup tombaient dans le trou et allaient jusqu'au fond de l'eau. Seuls ils n'en seraient jamais sortis.

Nous arrivâmes enfin dans Fleury où, tard dans la nuit, nous avons trouvé une cave assez profonde pour y réfugier toute une section. Aussitôt arrivés là nous fumes conduits, par le génie de la division, entre Fleury et le carrefour de Thiaumont; nous avons travaillé tout le reste de la nuit du 31 mai au 1 er juin à creuser de belles tranchées profondes, car maintenant on ne nous en montre plus, nous sommes passés idoines en la matière. Au petit jour, nous sommes rentrés dans notre cave, une des rares de celles qui restaient à Fleury : là nous nous sommes tous endormis profondément, morts de fatigue car privés de sommeil suffisant. Au moment même où le ravitaillement nous parvient dans la matinée, vers 11 heures 30, nous sommes alertés pour faire front à l'attaque allemande qui se déclenche sur un large front, accompagnée d'un bombardement d'une violence inouïe. La ligne de nos positions ne tarde pas à être rompue et déjà les réserves allemandes affluent pour exploiter le succès. Le 1er juin, au matin le 119ème régiment d'infanterie a reçu l'ordre de barrer à l'ennemi la route du fort de Souville et de reprendre les positions perdues. A midi, en pleine vue, sous un violent bombardement d'artillerie, notre 3ème bataillon sort de Fleury; avant de partir de notre cave, j'ai renversé moi-même, à coups de pied, les plats, gamelles et bouteillons sans avoir mangé; je vous garantis que c'est dur quand on a faim. Dans ce cas, la circonstance exige des devoirs immédiats autres que ceux de l'estomac.   

Nous traversâmes la zone où nous avions travaillé la nuit précédente à creuser nos belles tranchées; elles avaient été nivelées par le terrible bombardement qu'elles avaient subi. Pitoyable à voir! Le chef de section, mon camarade l'adjudant Marcaillou devait être en permission car je ne me souviens pas l'avoir vu ce jour là; nous nous dirigeâmes sur la ferme de Thiaumont afin de renforcer les éléments du 5ème régiment d'infanterie, l'autre régiment de notre brigade, qui se trouve encore là. A 15 heures, la 3ème compagnie du 119ème, commandée par le lieutenant Cante, que j'avais connu au début de la guerre à la 2ème compagnie, s'avançant, comme à la manœuvre, vient dans les mêmes conditions prolonger la droite de ce régiment. De ce côté, le danger se trouve écarté. La situation est plus grave du côté du bois de la Caillette, le 24ème régiment d'infanterie qui le défendait n'existe plus. De l'endroit où je me trouvais, sur la ligne de chemin de fer venant de Charny, qui dessert les redoutes et les forts de la rive droite de la Meuse, je voyais, descendre du bois de la Caillette dans le ravin, tout le 24ème mélangé avec les allemands, puis remonter la pente opposée en direction du fort de Douaumont que l'ennemi occupe déjà. La mort dans l'âme, nous sommes dans l'impossibilité de tirer car, les nôtres étant plus nombreux que les leurs, nous les eussions tués. Dès ce moment', il nous faut construire des tranchées en 1ère ligne et arrêter l'ennemi. Pour ma part je suis dans un déblai de la voie ferrée à quelques centaines de mètres de la redoute de Thiaumont. Sous la direction d'un capitaine du génie qui nous commande debout au-dessus de la tranchée de la voie, nous procédons au terrassement d'une tranchée d'arrêt sur la droite et sur la gauche, ainsi qu'à l'installation d'une barricade en sacs de terre sur la voie. Quel officier plein de cran nous avions là et quel bel exemple d'abnégation! Dans un calme total, il se déplaçait en rappelant à chaque groupement dont il avait la charge la mission que chacun devait remplir. C'est un des rares officiers héroïques que j'ai connus depuis le début de la guerre hormis le capitaine Trésillard, tué à Guise le 29 août 1914 alors que j'étais son agent de liaison auprès des chefs de section de la 2ème compagnie et des compagnies de la droite et de la gauche.

Les allemands, aveuglés par leur succès, nous avaient donné deux heures environ de répit pour nous nous permettre d'établir notre barricade sur laquelle une section de deux mitrailleuses vint s'installer; dés sa présence remarquée nous fûmes arrosés copieusement par des tirs de mitrailleuses et d'artillerie. Notre capitaine du génie nous ayant avisé de faire des trous dans le déblai de la voie ferrée, afin de nous préserver des coups de l'ennemi, je me mis au travail avec un homme que j'avais choisi.

Aussitôt, une rafale d'obus de 88 tombe sur la barricade à quelques mètres de nous, écrase une mitrailleuse et me blesse à la figure: je reçois comme une gifle violente et quelques instants après passant ma main sur ma joue gauche ainsi qu'au-dessus de mon œil droit, je la retire pleine de sang. Je me rends aussitôt à la redoute de Thiaumont, où existait un poste de secours, et le médecin m'évacue en passant par Fleury, La Chapelle Sainte-Fine, Souville et Dugny où je fus embarqué. Blessé sous le maxillaire droit et au-dessus de l'œil droit (j'ai conservé la marque) je fus le lendemain, 2 juin 1916, hospitalisé à Chaumont (Haute-Marne) dans un hôpital complémentaire. Mais je suis encore dans la zone des armées et, de ce fait, tenu assez serré; je suis resté 22 jours sans sortir de cet ancien quartier d'artillerie aménagé en hôpital et sans connaître Chaumont. Aussitôt ma guérison acquise et 7 jours de permission à Dennemont je rejoignis le 119èmè régiment d'infanterie au front.

 
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Le bois des Chevaliers
Où l'heure de la vengeance va sonner pour moi

Je retrouvais mon régiment au bois des Chevaliers à l'est du fort de Troyon que les allemands n'ont pas pu prendre en 1914, en passant devant, j'ai remarqué les terribles effets de la bataille qui s'est déroulée; que cette bataille pour sa possession a dû être violente à voir les ruines qui nous restent! Par des chemins tortueux, avec quelques camarades, nous nous acheminons vers le bois des Chevaliers après avoir traversé la Meuse et son canal de l'est sur la passerelle de Woimbey en passant par Vaux les Palameix et nous rejoignons nos positions dans ce bois devant la Grande Tranchée de Calonne. Ce secteur, en somme, assez tranquille bien que bouleversé d'entonnoirs de mines éclatées mais pour nous, auprès des circonstances dans lesquelles nous nous trouvions auparavant à Verdun, ce ne sont que de petites choses.
Dés mon arrivée là, dans l'après-midi du 14 juillet 1916, je retrouve une grande partie de mes anciens camarades sous-officiers, (quelques-uns d'entre eux sont morts à Verdun après mon départ). Ils font la fête et chantent à tue-tête après quelques libations et avoir bien mangé et bien bu, ils m'ont bien reçu et je pris place parmi eux. Après son 2ème séjour à Verdun, 10 jours de repos avaient permis au 119ème régiment d'infanterie de se réorganiser et de relever, le 27 juin 1916, le 166ème.

Deux bataillons sont en ligne, le bataillon au repos peut faire de l'instruction sur les pentes du village de Troyon. Le lieutenant-colonel Waymel, sous-chef d'état-major du 3ème corps, vient prendre le commandement du 119ème régiment d'infanterie. Les commandants Baquet et Laporte prennent respectivement les commandements des 1 er et 2ème bataillons. Le commandant du 3ème bataillon est maintenant le capitaine Waechter qui, au début de 1915, dans le secteur de Godat, me disait : «Regarde dans ma chemise Martin, il doit y avoir des poux car ça me démange». Blessé à nouveau le 25 septembre 1915 dans le bois de la Folie en Artois, je me suis retrouvé avec lui dans le même trou d'obus; il commandait alors ma compagnie et je vous en ai parlé au cours de nos pérégrinations devant Neuville Saint Vaast.

Au mois d'août 1916, au bois des Chevaliers, j'avais été pressenti personnellement par son adjudant de bataillon Igé, mon ancien camarade des pelotons d'élèves caporaux et de sous-officiers qui me dit ceci; «Veux-tu être volontaire pour encadrer les hommes du bataillon pour faire un coup de main sur l'ennemi»? Voulait-il se racheter d'une faute infamante commise antérieurement? A cette question, je lui répondis : «Non, je veux bien participer à ce raid, si le sort me désigne auquel cas je ne faillirai pas; mais comme volontaire, je ne marche pas, le danger est trop grand». Aucune nouvelle pendant un certain temps, puis un tirage au sort eut lieu et me voilà désigné pour participer au coup de main et je pris le rôle qui m'était dévolu au sérieux.
Eh bien ! Nous savons tuer l’ennemi aussi

Le 26 septembre 1916, un coup de main chez l'ennemi vigoureusement et adroitement conçu, exécuté d'une façon minutieusement étudiée avec le concours de l'artillerie de campagne et de tranchée, commandé par le sous-lieutenant Winter, permit, sans aucune perte de notre côté, d'incendier trois abris ennemis et de ramener deux prisonniers et une mitrailleuse. Ce jour-là seulement, dans la matinée, je fus prévenu que j'avais été désigné, par tirage au sort, pour faire partie du coup de main chez l'ennemi avec une colonne de volontaires; ce qui n'était pas vrai et vous saurez plus tard que c'est un autre que le sort désigna- S'étant récusé, on me chargea, sans me prévenir, de le remplacer obligatoirement comme ci c'était moi que le sort avait désigné et j'ai marché à fond.

Après un bombardement d'artillerie de campagne et de tranchée coupé d'un arrêt d'une dizaine de minutes, celui-ci reprend de nouveau; à la fin de ce bombardement, nous franchissons le parapet avec le sous-lieutenant Winter, un autre sergent, un caporal et une vingtaine d'hommes séparés en deux colonnes égales distancés de 100 à 150 mètres. Je suis chargé avec un homme de protéger la colonne de gauche contre tout ennemi; nous avions chacun deux musettes de grenades, lui défensives, moi une défensive et l'autre incendiaire. A proximité du lieu où je me trouve il y a deux abris qui communiquent entre-eux, me semble-t-il. Je jette le contenu de ma musette de grenades incendiaires dans les quatre orifices des ces abris et je crois que les occupants, estimés au moins à une quarantaine ont dû avoir chaud. Nous n'avons, soyez tranquilles, pas été ennuyés pour le retour car le vide complet a été fait derrière nous. Avant de partir, sur l'ordre du sous-lieutenant Winter, nous enlevons la mitrailleuse qui se trouve en position contre nous devant ces deux abris. Heureusement aussi que dés notre départ, j'en avais tué les servants, sans quoi nous eussions été cloués au sol raide morts. A part quelques "minenwerfers" que commencent à nous envoyer les allemands à l'arrivée sur notre première ligne, l'éclatement de l'un d'eux, faisant un entonnoir formidable, me perfore le tympan gauche mais nous ne subissons aucune perte. Deux malheureux prisonniers, dont l'un d'eux partait en permission en Allemagne et venait dire au revoir à un camarade, ont été ramenés chez nous.

Depuis le début de la guerre, j'avais tué au moins une dizaine d'allemands en les visant au fusil: deux à Charleroi, deux à Guise, un à Gault la Forêt, à la ferme Sainte-Marie et à celle du Luxembourg dans la Marne, à Aix-Noulette, à Neuville et deux à Verdun; j'étais content de mon exploit et maintenant mes camarades tués et disparus de mes 2ème et l0ème compagnies sont largement vengés.

Le soir même, je partais en permission de six jours à Dennemont. Un article qui faisait mon éloge parut dans le "Petit Mantais" de cette époque; il était signé par monsieur Mutel, gros propriétaire dans une île du village. Permission au cours de laquelle j'ai passé trois jours chez mes parents à Dennemont, et les trois autres jours chez ma Tante au Bodéo d'où j'ai rapporté 10 kilos de beurre de la ferme dans laquelle je travaillais lorsque j'avais 12 à 15 ans. Je fis le bonheur de mes parents et des amis car cette denrée était déjà rationnée chez eux.

De toute façon nous avons fait payer cher notre coup de main aux allemands; ils ont réagi quelque temps après et lancèrent tout un bataillon dans une contre-attaque, mais ne réussirent qu'à laisser un prisonnier entre nos mains. A mon retour de permission je reçus une petite citation à la brigade, après avoir été félicité par le général Thuy, en ces termes :

Extrait de la 12ème brigade N° 60 :
"Martin Vincent, Sergent au 119ème régiment d'artillerie, 10ème compagnie. Marchant avec une colonne de volontaires a assuré brillamment la tache ingrate de la protéger sur son flanc, nettoyant plusieurs abris à la grenade, permettant ainsi à ses camarades d'opérer à l'abri de toute surprise".

Dans cette affaire, j'ai peut-être été cruel, mais je n'avais pas à les ménager et je n'ai fait que leur rendre coup pour coup. Arrivé à ma compagnie au bois des Chevaliers, je repris le commandement de ma demi-section et mes habituelles occupations. Ce que nous avons dû en manger des haricots rouges dans ce secteur! Depuis le 14 juillet, à mon retour de l'hôpital de Chaumont, c'est notre menu quotidien en légumes et soupe midi et soir; nous nous en portons d'ailleurs très bien et, avec le morceau de viande que l'on nous sert aux repas, nous avons fini par bien les aimer. Les cuisines roulantes ne sont pas loin, selon les bataillons en ligne, soit à Vaux-les-Palameix ou bien à Royaumeix au bord des bois.

Dernier intermède de ce secteur : la 5ème division d'infanterie de notre 3ème corps d'armée dont fait partie le 74ème régiment d'infanterie occupe, à notre gauche, la tranchée Calonne; dans ce régiment où je me rendis un jour en liaison avec lui, j'aperçois le cordonnier du village de Dennemont, Fernand Foucault, avec qui je parle un moment. Revenus tous les deux de la guerre, j'ai le plaisir de le revoir de temps en temps ainsi que mon camarade Fernand revenu, lui aussi, d'Allemagne où il était prisonnier.

 
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Le secteur de Saint Mihiel
Han-Bislée

Le 119ème régiment d'infanterie est habilité à des opérations plus actives; il est relevé le 15 novembre 1916 du bois des Chevaliers et vient faire un remplacement de 5 jours dans le secteur calme de Han-Bislée dans la pointe de Saint Mihiel qui nous reste, juste devant le fort du camp des Romains qui domine majestueusement toute la région. Tous les soirs, nous faisons des patrouilles mais nous n'avons jamais rencontré d'allemands et nous n'avons d'ailleurs pas cherché à les provoquer.
En arrivant là, avant de traverser la Meuse à Koeur-la-Grande, une unité de territoriaux est là, rangée sur le bord de la route et qui attend le rassemblement des compagnies que nous allons relever. Nous nous entendons interpellés par un gars du 119ème : «Il y a-t-il des normands parmi vous? Des gars des environs de Mantes?» Curieux de nature et comme nous étions arrêtés aussi pour laisser le passage sur le pont je réponds : «oui» et m'approche de celui qui criait. Quelle ne fut pas ma surprise de reconnaître notre professeur et directeur de gymnastique de l'Avenir de Limay : Christian Pinard qui, avant la guerre, nous instruisait avec Fernand! J'ai eu, au retour de la guerre, l'occasion de le rencontrer plusieurs fois encore; il a disparu comme bien d'autres depuis plusieurs années mais, l'on en conserve encore à Limay un souvenir affectueux. Il nous donnait des leçons de gymnastique jusqu'à minuit après son dur travail aux champs en tant que cultivateur et maraîcher. Après ses séances de travail nous rejoignions Dennemont, à trois kilomètres de là, exténués nous aussi, dans la nuit. Je me souviendrai toute ma vie de l'avoir rencontré, si fortuitement, dans de telles circonstances en pleine nuit.
Au bout de quelques jours, nous sommes partis, après avoir été relevés de ce secteur, nous entraîner en région de Salmagne dans le Barrois que je connais déjà et dont j'ai eu l'occasion de vous parler, pour affronter dignement, une fois de plus, le canon de Verdun.
 
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Verdun de nouveau
3ème séjour
Secteur de Bezonvaux

La 6ème division d'infanterie a été mise à la disposition du général Mangin pour l'offensive du 15 décembre 1916-elle a pour mission, au cours de l'attaque si c'est nécessaire, d'appuyer la 133ème division d'infanterie ou de la relever quand elle aura atteint ses objectifs. L'attaque réussie, le 119ème reçoit l'ordre de relever, dans la soirée du 16, les éléments du 321ème régiment d'infanterie et du 102ème bataillon de chasseurs à pied qui viennent de s'emparer du village de Bezonvaux. La relève est pénible, la route est longue, la nuit très noire; les pistes sont coupées par des entonnoirs pleins d'eau, les guides désorientés, les unités enchevêtrées dans le désordre d'une fin de bataille. Peu ou point de tranchées, il faut, sous un bombardement incessant, s'organiser pour parer à un retour offensif de l'ennemi.
Les bataillons sont disposés en profondeur : le 2ème bataillon occupe les lisières nord de ce qui fut le village de Bezonvaux; les deux autres bataillons occupent, plus en arrière, d'anciennes tranchées allemandes presque entièrement nivelées, sans abri.
En dehors des réactions brutales de l'artillerie ennemie qui nous cause de sérieuses pertes, le régime d'occupation devient chaque jour plus pénible car les ravitaillements sont particulièrement difficiles et le temps très pluvieux, d'où de nombreuses évacuations pour pieds gelés. Aux premiers jours de l'occupation, je me trouve avec ma demi-section entre Vaux et Bezonvaux; nous sommes restés là sous les bombardements nuit et jour sans ravitaillement. Sur l'insistance de mes caporaux et soldats, j'allai trouver le chef de la 4ème section de qui je dépendais et une violente altercation s'ensuivit à tel point que nous en venions aux mains quand un obus arriva dans la tranchée et nous sépara. Lui, blessé fut évacué aussitôt et moi avec une blessure de la largeur du pouce sur une côte droite-je n'en fis aucun cas, j'en avais vu bien d'autres et me suis guéri sans rien dire à personne. Ce fut alors mon camarade, le sergent Delacour qui prit le commandement de cette section. Le 19 décembre, notre 3ème bataillon, dont la l0ème compagnie, remplaça le 2ème bataillon aux lisières nord de Bezonvaux; quelques pans de murs existent encore à droite de la route venant de Damloup et allant vers Ornes (aujourd'hui chemin départemental N° 24), à notre gauche le fond des Rousses et le bois des Caurrières.

Avec les sergents Delaunay de Quevilly et Delacour, nous occupons un léger abri allemand dans lequel se trouve un siège en terre recouvert d'un lit de planches de 20 cm de largeur et de 3 cm environ d'épaisseur, surmonté de 20 cm de terre. Le sol est au niveau de la route et de la rivière boueuse si bien que nous sommes dans l'obligation d'écoper, avec des boites de conserves, l'eau qui monte continuellement. En fin d'après-midi, l’on est obligé de placer des planches sous nos pieds jusqu'à ce qu'elles soient au niveau de fesses. Quel soulagement lorsque le soir, engourdis, nous sortîmes de ce trou noyé et dangereux, la tête touchant le plafond!
Depuis le début de la campagne, je n'ai plus peur : maintenant, j'ai tellement vu de tués que je finis par prendre l'habitude du sort qui me sera peut être réservé. A ce sujet, ma mère à Dennemont au cours de ma permission à la suite du coup de main du bois des Chevaliers, m'offrit une médaille de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus de Lisieux que, régulièrement, j'ai portée ensuite. J'ai toujours eu, jusqu'à la fin de la guerre, une confiance absolue en cette médaille.
Il nous était interdit de sortir le jour. La nuit tout le monde était de faction dans une boue incroyable jusqu'aux genoux; la rivière et la route défoncée par les obus se confondaient. Nous fûmes dans l'obligation, malgré le froid de fin décembre 1916 et début janvier 1917, de couper nos capotes à la longueur d'une veste.

Vers le 7 ou 8 janvier 1917, mon capitaine me fit appeler à son abri sur le côté droit de la route, le meilleur abri allemand certainement, et me dit ceci : «Martin, demain matin, il nous faut partir de façon à arriver avant le jour dans le ravin vers Thiaumont où se trouve le ravitaillement; vous passerez à l'ouest du fort de Douaumont, emmenez avec vous les ordonnances, deux hommes par section et partez de là-bas dés que la nuit sera tombée». J'avais avec moi une douzaine d'hommes; parti une heure au moins avant le jour, j'arrive au point désigné que je connaissais très bien car c'est là, le 1er juin 1916, que je fus blessé sur la voie ferrée alimentant les forts et redoutes. Seulement la voie n'existe plus, elle a été volatilisée au cours des flux et reflux des violents combats qui se sont disputés, depuis, pour la possession de ces lieux. Ce qui n'a pas disparu, c'est le déblai de la voie ferrée; de chaque côté de celui-ci, suivant les alternances d'avances et de reculs des adversaires, des abris ont été creusés, sommaires bien entendu, et c'est là-dedans que je plaçais mes hommes durant toute la journée. Nous n'avons pas été bombardés.

Averti par l'expérience du ravitaillement que j'avais vécue alors que j'étais caporal au mois d'août 1915 à Neuville-Saint Vaast à la Targette, je n'ai pas laissé mes hommes le ventre vide, les ayant soignés en nourriture, vin et rhum comme il se doit. Nous sommes rentrés avec tout notre ravitaillement sans incident chacun était content. Dès notre rentrée à la compagnie dans Bezonvaux, un violent bombardement s'abattit sur notre unité défonçant un abri vaste mais léger sous lequel étaient rassemblés une quinzaine d'hommes et caporaux, nous passâmes presque toute la nuit à dégager les morts et les blessés.

Je revis mes camarades d'abri, Delacour et Delaunay, avec lesquels j'étais les jours précédent et qui me dirent, en me désignant l'endroit de l'abri que nous occupions
«Nous ne sommes pas restés là car nous avons eu peur; nous avons fui de l'abri qui a été détruit quelques instants plus tard par un obus. Tu vois!...». En effet, j'ai constaté qu'en cet endroit, il n'y avait plus qu'un trou. Ils eurent le pressentiment d'être tués s'ils restaient là «Tant mieux pour ton départ en ravitaillement car tu n'aurais pas voulu quitter ce réduit dangereux».L'adjudant Marcaillou me voyant, sur le matin vers une ou deux heures, exténué de fatigue et à moitié gelé de froid, me fit aller me reposer et dormir dans l'abri du capitaine où celui-ci dormait à poings fermés et ronflait :«Ne fais pas de bruit de façon que le capitaine ne te voit pas; je te réveillerai avant le jour». II occupait, lui aussi, cet abri allemand et connaissait bien cet officier avec qui il était en confiance.
Dans la nuit du 10 au 11 janvier 1917, nous avons été relevés de ce secteur maudit et avons repris le même chemin que pour venir; c'est ce chemin que j'empruntais aussi pour faire le ravitaillement; en passant au dépôt de ravitaillement où il y avait des fûts de 600 litres de vin, les hommes à coups de talon de crosse de fusil ont défoncé les tonneaux et chacun a rempli son bidon en le plongeant directement dans le vin, quel gâchis! Dans ces moments-là, nous ne sommes pas à ça près.
Je me trouve en serre-file derrière la 3ème section de l'adjudant Marcaillou et j'ai un homme qui, devant moi, a de sérieuses difficultés à marcher, il doit avoir les pieds gelés; je lui prends son fusil et l'emporte avec le mien à Verdun d'où nous sommes encore loin, n'ayant pas encore dépassé Fleury. Nous arrivons finalement à la citadelle tard dans la nuit et nous avons dormi, dans de la bonne paille fraîche après avoir fait, avec retard sur le calendrier, notre repas du 1er janvier, repas copieux accompagné de champagne et cigare.

Le lendemain matin, vers 9 heures à mon réveil, j'ai été très surpris, ayant voulu remettre mes chaussures qui étaient pleines de boue, il m'a été impossible de les enfiler, mes pieds étaient gonflés, plus gros que mes chaussures, et me piquaient terriblement. J'allai à la visite du médecin major en chaussettes qui m'évacua pour pieds gelés.

Mon capitaine, commandant de compagnie, qui immédiatement prit connaissance de mon évacuation vint au-devant de moi, furibond en me traitant de petit c... et il me fallut aller avec lui devant le médecin. Celui-ci le reçut assez vertement en lui disant qu'il connaissait son travail et que le capitaine n'avait rien à faire dans mon cas.

 
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A l’hopital

Transporté en voiture ambulance jusqu'à Dugny, nous avons pris le train sanitaire à Saint Dizier à la gare régulatrice, on nous a triés,-les moins blessés descendent et sont destinés à être soignés dans la zone des armées. Quant à nous, atteints plus sérieusement, j'avais les deux orteils de pied tout noirs, nous filons sur l'intérieur et nous sommes arrivés le lendemain dans la nuit à la gare de Dijon Porte-Neuve. Des infirmiers nous attendaient; un grand costaud mesurant au moins un mètre quatre-vingt-dix me prit sur son dos comme une plume et m'embarqua dans la voiture ambulance, qui nous conduisit à l'hôpital complémentaire du grand séminaire rue Paul Cabet à Dijon. La plupart d'entre nous qui descendions de Verdun avaient les capotes coupées largement au-dessus du genou à mi-cuisses et n'étaient plus que de vrais tas de boue.


Après un lavage complet de fond en comble, on nous donna du linge propre et je me suis retrouvé dans une grande salle d'une douzaine d'hommes ayant presque tous les pieds gelés et dont plusieurs avaient des jambes coupées. Bien soignés et dorlotés par des Sœurs, nous avons passé là le fameux hiver 1916-1917 qui a été si froid. Quel changement avec le secteur de Bezonvaux! Aussi je ne regrettais pas d'avoir quitté mon capitaine! Au bout de trois mois, à peu près, vers fin mars 1917 je quitte cet hôpital avec une convalescence d'un mois que je passe la moitié chez ma tante en Bretagne et l'autre moitié chez mes parents à Dennemont. A son issue, je rejoignis mon dépôt du 119ème régiment d'infanterie à Lisieux. Vieille ville morte à cette époque, ce n'était pas celle que j'ai connue par la suite avec la Basilique de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, n'ayant aucun attrait particulier que quelques vieux moulins sur les bords de la Touques où ma compagnie se trouvait, la 25ème, si j'ai bonne mémoire. Etant sergent je participe, dés mon arrivée, à l'instruction et au service de jour, des différents services de garde et de l'administration de l'unité. Un jour, mon tour venant pour faire l'appel des hommes et caporaux se trouvant dans les différents cantonnements, j'y suis conduit par un agent de liaison. J'y trouve une grande quantité de blessés et infirmes perchés sur des lits bat-flanc superposés jusqu'à trois ou quatre étages. Je rentre, avec mon guide, et prononce la formule habituelle : "Garde-à-vous", dans un silence exemplaire chacun fait de son mieux pour me répondre : "Présent!" Bien sûr là! Les neuf dixièmes, grands blessés, ne pouvaient pas se mettre au garde-à-vous devant moi! Une des rares peines que j'ai eue durant la guerre, c'est celle-ci. Aussitôt mon appel terminé, et comme je m'apprête à me retirer, je m'entends interpelé par un grand blessé, dans une troisième rangée de lits, au-dessus de moi : «Ce n'est pas toi, Martin, qui était avec nous au début de la campagne à la 2ème compagnie?». Il me fit remarquer que depuis longtemps j'avais disparu du 119ème régiment d'infanterie. Après s'être fait reconnaître, je lui ai tendu la main et suis parti en lui disant : «Eh! bien! Vois-tu j'ai changé de compagnie en passant sergent et je suis toujours là. II m'a fallu avoir les pieds gelés à Verdun pour que je revienne ici».

Ce qu'il y a de curieux dans ce cas-là, c'est que cette vérité a été connue en 1921-1922 lorsque les gendarmes de Mantes sont venus plusieurs fois à Dennemont voir le Maire de mon pays, Abel Breton, : «Adressez-vous, leur a-t-il dit, au colonel commandant le 134ème régiment d'infanterie à Mâcon où actuellement il est adjudant». L'affaire s'est réglée elle-même sans que je m'en aperçoive : le colonel Arnaud, commandant le 134ème régiment d'infanterie, avait été le commandant du peloton des élèves caporaux au 119ème régiment d'infanterie à la caserne Charras à Courbevoie et me connaissait très bien. Oui mais! Je ne resterai pas longtemps à Lisieux; au bout d'une dizaine de jours, je serai affecté à la compagnie de départ au front qui se trouve à Potigny à côté de Falaise, toujours dans le Calvados. Là, nous ne faisons rien, pas de service que je me souvienne; nous sommes logés dans des cités ouvrières ou baraques métalliques dont les occupants ont disparu. Vers le début de mai une circulaire ministérielle paraît demandant des sous-officiers aptes à suivre un cours de perfectionnement; il n'y a qu'à faire une demande et, avec un camarade, nous la faisons et sommes reçus tous les deux. Nous partons ensemble pour trois mois dans les environs de Bouy-Mury dans l'Oise. C'est la véritable aubaine pour nous qui allons ainsi éviter de participer à l'offensive malheureuse et regrettable du général Nivelle sur le Chemin des Dames, le 16 avril 1917.

 
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Dans un centre d’instruction à Fillerval
Aux environs de Bouy-Mury (Oise)

Nous arrivons là avec mon camarade, un sergent fourrier, dés les premiers jours du mois de mai 1917, le 5 ou le ô peut-être. Nous sommes répartis en deux peloton formant à peu près une compagnie en tout et dans lesquels on commence à nous apprendre, comme aux jeunes soldats arrivant au régiment, les mouvements du soldat sans armes, puis avec armes et nous faisons des manœuvres comme les pelotons d'élèves caporaux ou de sergents. Nous sommes commandés par deux sous-officiers dont chacun tient à faire le plus de zèle possible pour conserver leur "gâteau". Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne me laisse pas faire à ce jeu ayant déjà eu trop longtemps affaire avec les allemands dans la réalité.

Que vouiez-vous que je fasse? Mes moyens financiers avec ma solde journalière ne me permettaient pas de payer les livres nécessaires à mon instruction. A tel point qu'à l'issue de ce stage je n'ai pas voulu bénéficier d'une permission que l'on nous octroya, en payant nous-mêmes le chemin de fer. Avec quelques camarades dans mon cas, nous restâmes la en attendant une affectation dans un nouveau régiment au front; en ce qui concerne les sous-officiers des unités aux armées ils retournèrent dans leurs régiments.

 
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Le 334ème régiment d’infanterie

Affecté à ce régiment, le 15 août 1917 et versé à la 19ème compagnie, je ne connais absolument personne dans ce régiment qui a été entièrement constitué par des éléments des environs de Mâcon, Chalon-sur-Saône, Autun, Charolles et Louhans en Saône et-Loire. Bien sur, ii se trouve aussi des hommes et gradés venus d'autres régions pour combler les pertes subies au cours des engagements précédents qui ont affaibli le cru de Bourgogne, mais le gros est encore régional. Ce régiment descend du Chemin des Dames où, sur le plateau de Vauclerc, des casemates, Heurtebise et la ferme du Dragon, Craonne et le plateau de Californie, ii s'est fait décimer.

Je rejoignis donc mon bataillon à Port-à-Binson où ii est encore au repos Mon colonel me réserva un accueil un peu froid, parce que je n'étais pas brillamment sorti de mon cours précédent, mais sans rancune. Mon capitaine, Becard Félix, un ancien chasseur à pied dont il porte encore les habits, me reçoit assez bien sans apporter aucun reproche particulier. Ce sera lui qui, plus tard après la guerre, me lancera dans la vie. Homme très juste, pieux, ayant la main lourde pour celui qui tentera de lui monter le coup par ruse, il a bon fond, mais il veut que tout le monde y mette du sien et c'est pourquoi on nous appelle "la compagnie cirage" Au repos, il voulait que chacun cire ses chaussures. Les autres officiers sont bien gentils aussi; je suis tout de suite versé dans la section de l'aspirant Ba­rone (j'aurai plus tard le regret d'apprendre qu'il sera tué avec son nouveau régiment) qui m'a pris en estime et je me suis assimilé assez vire aux autres sous-officiers. Au fait, je ne regrette pas d'avoir quitté le 119ème régiment d'infanterie et je n'ai d'ailleurs pas à revenir sur ma décision d'avoir suivi ce cours de trois mois; le sort en décidera autrement et me donnera raison.
Béthény devant Reims

Le 17 août 1917 la 164ème division dont nous faisons partie vient occuper le secteur de Reims. Le 334ème régiment d'infanterie tient Béthény en août et septembre; c'est un secteur tout à fait tranquille et du temps ou j'appartenais au 119ème je n'ai pas vu pareille tranquillité, c'est le calme complet à part quelques obus sur Reims dont nous apercevons la Cathédrale; je ne me souviens pas que nous ayons subi des pertes en hommes, ou très peu. Pendant les relèves, nous passions, venant des cantonnements de Saint Brice, Courcelles, la verrerie le long du canal, Pierrequin et Béthény.

 
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Les cavaliers de Courcy
Où l'on fraternise avec les allemands

Au mois d'octobre 1917 nous tenons le secteur des Cavaliers de Courcy, je me suis demandé pourquoi on appelait ce secteur ainsi. J'ai cherché à le savoir sans résultat. Est-ce par ce que le canal, la route et la voie de chemin de fer se touchaient. Nous sommes donc sur le canal de l'Aisne à la Marne devant le village de Courcy; les allemands sont établis sur la berge nord-est nous, les français, sur la berge sud-ouest à une distance d'environ 15 mètres les uns des autres. Les tirs d'artillerie adverses sont pratiquement impossibles, sinon les obus atteindraient aussi bien la première ligne ennemie que la nôtre mais quelque cent mètres en arrière les bombardements sont assez violents. Le cimetière de Courcy est occupé par les hommes qui cherchent à se protéger avec les pierres tombales et construisent des abris assez résistants.

Dans ce secteur nous avions relevé des territoriaux ne cherchant que leur tranquillité et qui mirent tout de suite, au moment de la relève, les sentinelles au courant de ce qui se passait. Prenant position la nuit, le lendemain matin, au jour, nous vîmes que les allemands parlaient avec les sentinelles; les nôtres s'aperçurent que l’ennemi les questionnait ne cherchant, lui aussi, que sa tranquillité. Bien entendu, la nuit, pas de camaraderie chacun de chaque côté du canal restait sur ses gardes, de même lorsqu'un officier allemand était dans les parages (nous étions prévenus) J'ai entendu un allemand nous dire, en parfait français, qu’il avait laissé sa femme à Paris, où il habitait à la mobilisation, 9 rue St Roch .Un autre jour un caporal de chez nous, dont je ne me souviens plus du nom, a franchi le canal, en plein jour avec deux hommes derrière lui, sur un gros peuplier abattu en travers du canal, et portant un bidon de deux litres de vin en échange d'une boîte de cigares allemand. Ceux-ci ont transvasé le vin dans deux de leurs bidons, ils se sont serré la main et ont disparu chacun de leur côté. Je n'ai pas manqué d'avertir de ces faits mon commandant de compagnie, le capitaine Becard qui a, lui aussi, rendu compte au commandant de bataillon et ensuite j'espère que ces renseignements ont été transmis au colonel. Nous fumes relevés fin octobre, je crois que c'est le 152ème régiment d'infanterie de notre division, le régiment des "Diables Rouges" de Gérardmer qui mit fin brutalement à cet état d'esprit en faisant un coup de main sur l'ennemi et en faisant des prisonniers. Les allemands, fins matois, ont dû chercher à nous avoir par ce moyen-là : le moral et la sensibilité; ce qui pour nous n'était pas vrai, mais par vantardise je n'en disconviens pas. Cependant, à ce moment-là, le moral de l'armée française me semble atteint, depuis la réussite de l'offensive du général Joffre et de ses commandants d'armée sur la Marne en septembre 1914, nous n'avons subi que des défaites meurtrières : en Champagne, en Artois, la Somme. A Verdun nous avons drôlement rétabli la situation. Mais le 16 avril 1917 sur le Chemin des Dames, conduite par un inconscient, le général d'artillerie Nivelle, une offensive nous a fait tuer des dizaines de milliers d'hommes et perdu presque entièrement le département de l'Aisne. D'ailleurs, le 29 mai 1918, les allemands arriveront par ce département et viendront occuper Château-Thierry sur la Marne. Tous tes régiments français ont passé chacun deux ou trois fois dans cette fournaise qu'il avait allumée. Le secteur de Courcy, au mois d'avril 1917, se trouvait occupé par des russes; lis ont fait l'attaque du 16 avril d'une façon éclatante; ayant beaucoup avancé, ils ont été refoulés lamentablement par les allemands. Vous pouvez voir, encore maintenant, des cimetières de soldats russes.

A l'époque où nous nous trouvions c'était leur Révolution d'Octobre 1917 et nous, français, les avons enfermés prisonniers et gardés au camp de la Courtine, dans la Creuse, jusqu'à la fin de la guerre car ils n'ont plus voulu se faire tuer et nous ont lâchés. Cependant, le trouble, produit par la défaite de la malheureuse offensive du 16 avril 1917, a entamé le moral de l'armée française à tel point que celle-ci commence à ne plus vouloir s'engager de la sorte. Le général Nivelle et ses généraux d'armée ayant supprimé toutes les permissions des poilus du front par manque d'effectifs (ils en ont fait tellement tuer), le parlement français fera limoger le général Nivelle et rétablir immédiatement les permissions aux soldats du front qui se calmeront et marcheront, ensuite, comme un seul homme. Il était grand temps!... Nous nous étions défendus à Verdun comme des lions et par la faute et l'incapacité de noire commandement entreprendre une telle offensive : C'était vraiment trop demander aux français.

Attaquer et se défendre sur les plateaux du Chemin des Dames? Regardez l'historique du 119ème régiment d'infanterie dans les secteurs de Pragny et Fillain, vous serez surpris de l’intensité des combats.

 

A suivre

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