Préambule

André Létondot était à la moblisation conscrit au 119e RI. Dans ce récit écrit dans la deuxième moitié du 20e siècle, il nous raconte sa vision des combats de septembre octobre 1914
au coté de son frère, lui aussi soldat au 119e. Après la guerre, il fut instituteur à Vire.

Merci beaucoup à sa famille qui nous a transmis ce récit, ainsi qu'a Valérie qui a eu la bonté de faire des recherches sur ces deux soldats.

Partie 1 : La Ferme du Luxembourg, 19 Septembre 1914 - 26 Septembre 1914


 

Pendant toute cette semaine, nous sommes demeurés le long de la route nationale, soit en position dans le fossé même, soit dans des tranchées aménagées par le Génie entre cette route et le canal, tantôt devant Villers-Franqueux, tantôt devant Hermonville ou Cauroy, c'est à dire soit à droite, soit à gauche, soit en avant de la ferme du Luxembourg.

Cette ferme est au bord de la route et se compose d'un bâtiment sans étage et tout en longueur. Au début de notre séjour dans ce secteur, il y avait un bonhomme qui habitait la ferme. Mais on a rapidement cessé de le voir, soit qu'il ait été expulsé par l'Armée, soit qu'il ait préféré abandonner les lieux. Bien entendu, on a raconté toutes sortes d'histoires à son sujet et naturellement des histoires d'espionnage! Des espions ? On en voit partout !

La Ferme du Luxembourg
La ferme du luxembourg en octobre 1915

Dans la ferme, se tient le P. C. du chef de bataillon du secteur, ainsi qu'un poste de secours. De l'autre côté de la route, est un moulin sur le ruisseau d'Hermonville. Là sont installés les brancardiers du régiment, autrement dit les musiciens. Et dans les dépendances du moulin, ce sont les cuisines d'escouade, entassées au petit bonheur, avec leurs cuistots, toujours débrouillards - heureusement pour nous - et sachant fort bien pratiquer le Système D.

Toute la journée, le canon tonne et les obus tombent dans notre voisinage, un peu trop près même. Il est vrai que notre artillerie, elle aussi, tire beaucoup : ses batteries sont installées tout près, de l'autre côté de la route. C'est évidemment pour cette raison que les obus allemands nous arrosent si copieusement.
Dans nos tranchées et même dans le fossé qui en tient lieu, nous avons aménagé de place en place de petites huttes de paille qui donnent l'illusion d'un abri confortable. On y couche à trois ou quatre, bien serrés et rapidement engourdis, mais on s'y trouve mieux qu'à la belle étoile. Quatre nuits de suite, nous avons ainsi dormi, vraiment dormi, et avec les pieds dans l'eau par-dessus le marché. I1 en est, certes, résulté de bons rhumes, mais on s'y fait. J'ai même si bien dormi, une certaine nuit, que je n'ai absolument rien entendu d'une canonnade toute proche et ininterrompue, m'a-t-on dit le lendemain matin : des milliers de coups de canon auraient été tirés, dont je n'ai perçu le moindre écho.

Une semaine s'est donc écoulée depuis notre arrivée dans ce pays. Voilà déjà huit jours que cela dure, huit jours de tranchées, huit jours de combats ! Quand donc cela finira-t-il ?
On nous a raconté, ces derniers jours, - mais que ne nous raconte-t-on nous pas ? - que la droite et la gauche de l'armée allemande avaient cédé devant notre offensive et décampé en déroute !
Mais le centre résiste avec opiniâtreté - on s'en aperçoit ! - puisqu'il est installé justement devant nous et qu'il s'appuie solidement sur ces forts de Reims que l'on lui a laissé le temps d'organiser et de fortifier car il parait que nos troupes ne les occupaient pas. Mais c'est à nous maintenant, c'est au 3e Corps qu'il appartiendrait de déloger les Boches de ces solides positions ! Ce qui nous promet encore de rudes combats.

Autre bobard : Mercier - qui avait été blessé à Walcourt - est rentré hier soir à la compagnie, revenant de je ne sais quelle ambulance, il nous a certifié avoir entendu dire, d'une source naturellement bien informée, que les Etats-Unis avaient proposé leur médiation aux belligérants et que des pourparlers doivent précisément s'engager aujourd'hui

Mais on nous a déjà, et depuis que la guerre est commencée, raconté tant d'histoires, tant de bobards, que je n'ose plus croire à rien. J'attends, j'espère et c'est tout! On devient fataliste à force de vivre ainsi au jour le jour, avec cette attente, cette menace de mort constamment suspendue sur nous.
Il arrivera ce qui arrivera! Bien entendu. Mais je ne suis tout de même pas devenu fataliste comme certains de mes camarades : il en est en effet - et je n'aurais jamais pensé qu'ils pouvaient être aussi nombreux - qui croient fermement et disent que "leur destin est écrit''. Ils n'ont pourtant pas la mentalité musulmane et je ne crois même pas qu'ils aient une foi religieuse quelconque. C'est une mentalité élémentaire, sans doute, primaire, comme disent des intellectuels. Cette conviction les empêche-t-elle de connaitre la peur ? Je ne pense pas qu'ils en soient exempts, pas plus que moi, certainement, qui m'efforce cependant de n'en rien laisser paraitre. Car on n'en parle pas, de la peur, bien entendu : on est des hommes !

19 septembre

Aujourd'hui, nous sommes installés dans une tranchée, un peu en avant de la route nationale. C'est à peu près tranquille pour le moment. Mais de temps en temps des obus tombent derrière nous, du coté d'une petite maison isolée au bord de la route (il s'agit probablement de la "Maison Blanche"). C'est là que ce pauvre Richard, notre copain de popote du début, vient de se faire blesser alors qu'il était en train de nous préparer du café. Un éclat dans la jambe. Cela ne parait pas bien grave. Mais le voilà maintenant évacué, et hors de danger.

22 septembre

La nuit dernière, le Génie est venu creuser pour nous de nouvelles tranchées, tout près de celles que nous avons déjà occupées, à quelques centaines de mètres de la route, dans un champ de betteraves, entre la ferme du Luxembourg et le petit bois dominant à droite cette petite butte qui nous masque Loivre et le Fort de Brimont.
Ces nouvelles positions sont bien moins « confortables » que les anciennes, où nous avions dressé des cabanes de branches et de paille. Mais elles sont certainement beaucoup plus judicieusement tracées; beaucoup plus efficaces au point de vue de la protection : elles sont en effet très étroites, juste la largeur des épaules. Mais elles sont profondes. Plus question de s'allonger en travers de la tranchée pour dormir ! Il faut rester debout, ou bien, à la rigueur, assis sur le sac. L'impression de sécurité est tout de même appréciable.

La journée est calme. Le canon tonne toujours, mais seulement au loin. Dans notre quartier, le silence est même complet et cela nous parait même anormal. Une attaque se préparerait-elle ? Justement, nous recevons l'ordre formel d'éviter tout ce qui peut attirer l'attention de l'ennemi : défense de sortir des tranchées, défense de faire du feu, pas même dans le petit bois : la soupe risque fort d'être froide ce soir.
Mais en fait d'attaque, il ne -s'agissait que d'une visite ! Celle du Général de la Brigade. Ce n'était certainement pas pour ce motif que le secteur était au calme. Mais les consignes de prudence n'avaient sans doute d'autre intention que de préparer cette visite officielle, exactement comme à la caserne !
Donc le général Lavisse - c'est le frère de l'historien académicien - est venu nous voir dans nos tranchées toutes neuves. Au fait, c'est sûrement en prévision de cette visite qu'on nous a, cette nuit, préparé ces belles tranchées.

C'est la première fois que je vois le général Lavisse de tout près. C'est un beau vieillard aux cheveux entièrement blancs, au visage couleur de cire. Il inspire le respect et même la sympathie. Quelle différence avec notre colonel, dont les grands airs nous le rendaient odieux (mais je ne l'ai pas revu depuis Nalinnes). Le général est passé rapidement dans notre tranchée, mais il a dit tout de même quelques mots - dont je me souviendrai toujours :

« Aménagez bien vos tranchées. Ayez soin de les entretenir et de les consolider. Dites-vous bien que vous serez peut-être encore là à Noël ! »

A Noel !! Le pauvre vieux doit perdre la tête ! Noel ? Il y aura longtemps que la guerre sera finie.  Pas un seul de nous ne peut douter que le général n'a plus tous ses esprits ! ( Il est bien dommage - pour le piquant de la prophétie- que notre brave général n'ait pas précisé de quel Noël il voulait parler . Car nos tranchées sont demeurées et n'ont cessé d'être occupées par nos troupes, là où elles étaient alors, en septembre 1914, pendant près de QUATRE ANNEES, devant ce canal de la Marne à l'Aisne, ce qui a permis d'y « fêter » Noël, non seulement en 1914, mais encore en 1915, 16 et 17 !!!)

Après cette sortie du général Lavisse, nous restons muets de saisissement. Même après son départ, nos commentaires ne vont porter que sur l'âge des généraux, Nous échangeons en effet des propos désabusés et pessimistes sur l'inconvénient d'être commandés par des gens trop vieux.  Quelqu'un cite, bien entendu, le cas de Hoche et des généraux de la Révolution, et je pense, en moi-même, à l'ancêtre Delarue - "le parfait sans-culotte''- qui, engagé volontaire en 92, passait sous-lieutenant au printemps de l'année suivante et tout de suite général de brigade six mois plus tard. Nous n'en sommes plus là ! Ou pas encore.

Heureusement, ce soir, - et cela nous change les idées- le vaguemestre nous fait passer tout un paquet de lettres, les premières que nous recevons depuis Charleroi. Elles sont vieilles de 10 et 15 jours déjà, mais c'est une consolation tout de même de recevoir ainsi des nouvelles de la famille, de ceux qui nous sont les plus chers, mais qui vivent dans un monde qui est pour nous maintenant très lointain, le monde des civils, ce monde auquel le gouvernement et le Grand Etat-major doivent raconter de drôles d'histoires sur la guerre, sur notre guerre.

Toutes ces lettres, que nous venons de recevoir, sont d'un optimisme attendrissant : elles sont remplies de l'espérance de la prochaine victoire et d'un prompt retour. Et nous oublions vite les sombres pronostics de notre vieux général, pour nous bercer - c'est tellement plus agréable - des doux espoirs que nous apportent ces lettres.

23 septembre

Toujours dans la même tranchée.

Cette nuit, j'étais en patrouille avec Jacques et quelques autres. Il s'agissait d'explorer le terrain en face, à travers le champ de betteraves, jusqu'aux environs du canal. Nous n'avons rien vu, de vivant du moins. Cependant, en approchant du fameux canal, au-delà duquel nous étions la semaine dernière, nous avons nettement entendu des roulements de voitures et même des éclats de voix : les Allemands sont évidemment en position sur l'autre rive.
Mais nous avons retrouvé plusieurs cadavres des nôtres, éparpillés dans cette plaine. Peut-être des hommes en patrouille comme nous-mêmes. Suis-je devenu à ce point insensible ? J'en ai déjà tant vu de ces malheureux restés ainsi sur le terrain, que je ne ressens plus maintenant beaucoup d'émotion en passant près d'eux.  Abandonnés sur ce sol qui a déjà bu leur pauvre sang ! Oui, vraiment abandonnés . Mais que faire pour eux ? Il nous est bien impossible de ramener leurs corps. A quoi bon d'ailleurs ?. Comme tant d'autres, ils demeureront là, en pleins champs. Pour eux, c'est bien réellement " le Champ d'Honneur" !

A peine sommes-nous rentrés de notre patrouille que le combat reprend dans notre secteur. Les feux de l'infanterie allemande et de leur artillerie se sont déclenchés au point du jour devant nous et surtout vers la droite. Les Boches ont tenté plusieurs attaques très violentes du côté de Loivre pour franchir le canal et prendre pied sur cette rive. Mais le 24e R.I, a résisté à leurs assauts et notre artillerie les a finalement repoussés.
Ce soir, les 75 et les gros calibres de chez nous sont en train de leur envoyer une belle cargaison de ferraille.

24 septembre

J'étais cette nuit avec Jouland en sentinelle double assez loin en avant de nos tranchées : beaucoup de fusillades, un peu de tous côtés et pendant toute la nuit.
Avant le lever du jour, nous avons nettement entendu, dans la direction de Loivre, les cris lointains d'un malheureux blessé : « A moi ! A moi! Au secours! » Puis après quelques instants de silence, la plainte recommençait. Par moments, la voix s'affaiblissait, puis elle reprenait plus forte, plus pressante.
 
« Au secours! Au secours ! »

C'était angoissant et horrible d'entendre ce cri déchirant dans la nuit, et cela devait durer une heure, peut-être deux ! Jouland m'avait quitté dès les premiers cris pour alerter les gens de notre tranchée, et le sergent avait aussitôt fait prévenir les brancardiers. A-t-on pu aller jusqu’a pauvre diable et le rapporter ?. Est-il mort sur place et sans secours ? Je n'ai pu le savoir. Quand je suis rentré de ma faction, le silence était retombé sur la plaine.
Dans nos positions, nous demeurons sur le qui-vive, tout prêt à nous porter en avant au premier signal, pour aller occuper solidement, parait-il, la rive proche du canal - tout de même à 800 mètres ! En attendant, notre artillerie bombarde activement la rive opposée.

Aujourd'hui, pour clore cette journée, j'ai noté dans mon carnet cette simple phrase :

« Autre chose je crois en Dieu. »

C'est vrai que depuis des années, "je ne croyais plus à rien, comme on dit. Mes études, la fréquentation de mes professeurs et surtout mes raisonnements m'avaient peu à peu éloigné de l'idée de Dieu. Je savais que ma pauvre maman en souffrait, mais elle respectait ma liberté. J'étais sincère et convaincu, et je me trouvais fort bien de mon athéisme.

Mais depuis quelques semaines, j'avais l'impression qu'il me manquait quelque chose, un ressort, une pièce indispensable, non pas dans ma raison, mais peut-être dans mon âme et j'ai découvert que l'existence ou la non-existence de Dieu, ne se démontre pas, qu'elle n'est pas affaire de raisonnement, mais qu'elle se sent. Au milieu des risques et des dangers quotidiens - que nous vivons depuis un mois - j'ai éprouvé, petit à petit, le besoin de croire en une puissance supérieure à l'homme et à l'univers, en une justice au-dessus de celle des hommes, en une Providence enfin, et c'est ainsi que j'ai retrouvé la notion de Dieu.
Est-ce un réflexe de peur ? Peut-être. Mais je n'en suis pas sûr. Car ce Dieu -quel est-il ? Je ne le sais pas encore - je le prie pour Jacques, pour nos parents, pour mon pays, mais pas pour moi personnellement - pas pour sauver ma peau - seulement pour que j'aie toujours le courage de faire mon devoir, et pour la Paix .

26 septembre
Rude journée!

Ce matin, au petit jour et dans la brume, ce ne sont pas nos régiments qui ont repris l'offensive annoncée hier soir ! Ce sont les Boches qui ont attaqué. A croire, vraiment, qu'ils ont été avisés de nos intentions Je vais finir par penser, moi aussi, qu'il y a des espions chez nous.
Deux ou trois compagnies allemandes ont donc, dès l'aube, franchi le canal à Loivre. Et elles avancent vers nous, et nous voyons enfin les Boches ! Cette fois, c'est épatant ! Nous les avons pour ainsi dire au bout de nos fusils, à bonne distance, et nous pouvons enfin tirer dessus !

« Feu à volonté ! »

Ce sont mes premières cartouches depuis celles tirées Charleroi sur un avion.
Quelle fièvre et quelle joie de se servir enfin de son arme. Depuis le temps qu'on porte et qu'on traine ce pesant flingot. Voilà qu'il peut tout de même être utile enfin à quelque chose. Evidemment c'est pour semer la mort !

Mais eux ou nous ? Alors, pas de sentiment : on se défend et on tire!
Feux de salve maintenant :

« Joue . Feu     Joue . Feu »
           
C'est encore plus excitant, et plus impressionnant aussi.
Le tir devient machinal, presqu'automatique. On n'a plus le temps de réfléchir ni de penser. Cela vaut sans doute mieux ! Mais nos tirs sont-ils bien efficaces ? Il est si difficile de s'en rendre compte car les Allemands avancent un par un, lentement, très lentement, et ils restent longtemps couchés après chaque bond. C'est comme à Nalinnes : ils se cachent derrière les petits tas de gerbes - puisque la moisson n'a pu être ici non plus terminée, - et je ne peux m'empêcher, tout en tirant avec rage, d'admirer l'art de manœuvre de ces salauds de Boches, car ils avancent toujours.

Mais tout à coup, des balles sifflent sur nos têtes et les coups de feu, cette fois, nous viennent de droite. Une mitrailleuse a dû arriver jusqu'à la lisière du bois. La tranchée est prise d'enfilade : il y a déjà quelques blessés, légers heureusement. Ordre de quitter la position. La tranchée est abandonnée aussitôt après le départ des deux ou trois blessés et nous nous replions un par un jusqu'à la route. Nous nous regroupons derrière la ferme du Luxembourg et notre section se déploie de chaque côté de la route, face à la direction de Reims, tandis que Poilly (adjudant chef qui deviendra sous lieutenant quelques temps après) pointe le reste de la compagnie devant nous vers la crête, à droite et à gauche de la route.

La section de mitrailleuses est en position tout près de la ferme, avec une pièce de chaque côté de la route. C'est Maillard qui commande celle qui est installée devant la ferme, et ma demi-section est aussitôt désignée pour en assurer le soutien. On s'allonge dans le fossé et sur le bord même de la route, et on recommence à tirer sans arrêt, sur la crête en face, sans voir d'ailleurs l'ennemi, mais pour l'empêcher de passer. Et les mitrailleuses aussi, elles surtout, vont tirer. Quelle pétarade ! Pendant vingt minutes, sans la moindre interruption, sans aucune panne de tir, les deux pièces crachent à la cadence la plus rapide, balayant la route et la crête, à 200 mètres de nous, juste par-dessus les copains de la compagnie qui se sont complètement aplatis un peu en deçà de cette crête.

Le crépitement des mitrailleuses est assourdissant et il s'accompagné du tintement métallique des douilles vides qui tombent en tas au pied de l'engin. C'est une joie d'entendre cette "musique", même si elle nous perce le tympan, et c'est aussi un réconfort, et un sérieux ! Les autres bruits de la bataille n'existent plus, ils sont étouffés par la pétarade de nos machines. Evidemment, nous ne saurons pas si ce feu a été meurtrier pour l'ennemi. Il aura toujours été efficace, en ce sens qu'aucun Boche ne s'est risqué à notre vue, qu'aucun n'a réussi à franchir la crête.

Enfin, au bout d'un long moment, notre artillerie s'est tout de même décidée à tirer ! Presqu'aussitôt le reste du bataillon a été porté en avant, et nous apprenons bientôt, par les premiers blessés qui reviennent, que les Boches reculent enfin.

Auprès de nos mitrailleuses, nous goûtons alors un peu de répit. Maillard jubile, plus surexcité que jamais. Il me fait admirer le magnifique tas de douilles tombées auprès de sa pièce. Jamais encore, ses hommes et lui n'avaient eu l'occasion d'effectuer un tel tir, et sans le moindre incident.

« Quel malheur, me dit-il, que Rouziès n'ait pas vu çà ! »

Mais des blessés reviennent vers nous et, parmi eux, je reconnais mon ami André Duval, de, la 1ere section. I1 est touché au bras et à 1'épaule. En passant, il nous dit adieu, pas très fâché de s'en tirer sans trop de mal ! D'autres passent encore et gagnent le poste de secours tout voisin. Par eux, nous apprenons que le commandant Chavatte serait blessé, mais qu'il aurait été fait prisonnier, car personne ne l'aurait revu. L'adjudant Poilly, lui aussi, est amoché, mais nous ne savons rien de précis . Qui va commander maintenant la compagnie ? et le bataillon ?

Vers 5 heures, les 1er et 2e sections sont envoyées - par qui ? - pour réoccuper les tranchées où nous étions encore ce matin. C'est le sergent Galpin qui les conduit. Il est toujours crâne, mais tout simple et admirable de sang froid. Je suis leur progression avec angoisse, car les mitrailleuses boches tirent encore de ce côté et il y tombe aussi des obus. Les hommes avancent d'ailleurs péniblement ; ils paraissent hésiter ; ils ont peur, sûrement. C'est du moins la sensation que j'éprouve pour eux. Ils avancent tout de même, en tirailleurs, et par bonds assez courts. Ils tirent aussi. Puis tout d'un coup, nous les voyons se précipiter en avant, attaquant à la baïonnette un ennemi que nous ne pouvons distinguer. C'est alors que la section, la mienne, reçoit l’ordre d'aller vivement les appuyer.
Nous avançons vers eux, en tirailleurs aussi, bien entendu. Mais nous ne pouvons tirer, parce que nos camarades sont devant nous. D'ailleurs voici un groupe qui se replie déjà. Mais non ! C’est une dizaine de prisonniers qui viennent d'être ramassés et, parmi eux, deux officiers Boches ! Ils sont seulement accompagnés de 3 ou 4 de nos camarades du peloton Galpin, qui sont très fiers de ramener ce butin. Ils passent tous en courant au milieu de notre ligne de tirailleurs. Mais nous n'avons pas le temps de nous occuper d'eux. Un nouveau bond nous rapproche des tranchées à reprendre et nous n'en sommes plus qu'à une centaine de mètres à peine. Encore un bond et nous y serons.

Juste à ce moment, des rafales d'obus - j'ai noté : « terrifiantes » s'abattent sur les deux sections qui sont devant nous, déjà dans la tranchée. Les pauvres se replient en hâte, pris de panique, hélas. Deux sergents, plus affolés que leurs hommes, courent entête et l'un d'eux nous crie :

« Inutile d'avancer ! Ya trop de morts déjà ! C'est insoutenable. Tout le monde se replie. »

Mais Galpin n'est pas parmi eux. Pauvre ami! Mort ? Ou blessé ?
Quant à nous, nous attendons qu'ils soient tous passés, puis nous faisons demi-tour aussi, mais en ordre, car il faut tout de même éviter la panique : la débandade des autres nous a trop péniblement impressionnés. Ce n'est pourtant pas leurs fautes, à ces pauvres copains, mais seulement le mauvais exemple de sous-officiers médiocres.
Et c'est ainsi que nous venons, sains et saufs, mais bien attristés, reprendre nos places auprès des mitrailleuses.

Là, Maillard, Jacques et moi, avec quelques bons camarades, nous commentons mélancoliquement ce pénible épisode, et nous parlons de notre ami Galpin.

la 12e compagnie

 
Lire la suite de ce récit : 27 septembre 1914 - 11 octobre 1914