Le parcours du 119e RI
Le parcours du brancardier Davy

 

 

Le 1er mai 1915, le "Bulletin religieux de l'archidiosèse de Rouen" publie une lettre de René Davy, vicaire à Saint Rémi de Dieppe :

 

 





(1) René arrive probablement avec les premiers renforts au 119e après la bataille de Guise (29-30 aôut 1914)

« Monseigneur,

C'est au dépôt où je suis depuis le 10 janvier dans l'attente d'un nouveau départ que m'est parvenu votre aimable envoi, je vous en suis bien affectueusement reconnaissant et vous prie,
Monseigneur, de bien vouloir agréer mes très respectueux remerciements.

Parti dès le début du mois d'août, j'ai fait la campagne, non comme la plupart de mes confrères, dans le service de santé, mais dans l'infanterie active, et après trois semaines passées au dépôt de Lisieux, je rejoignais à Laon le 2e bataillon du 119e de ligne (1).

Vous n'ignorez rien, Monseigneur, de notre pénible retraite ; après plusieurs jours de marche forcée, nous repassions la Marne au pont de Dormans le 4 septembre ; nous étions alors régiment d'arrière-garde et l'ennemi nous suivait de si près que le 5, au matin, nous fûmes obligés de faire demi-tour et de livrer combat près du village de Gault-la-Forêt. La matinée fut chaude. Très inférieurs en nombre, nous dûmes céder la place après plusieurs heures de véritable carnage, et trois de mes meilleurs compagnons, anciens comme moi du 119e, sont tombés là sous mes yeux. En me repliant dans la direction des troupes françaises, j'eus la consolation, Monseigneur, de pouvoir assister plusieurs mourants et de , panser plusieurs blessés, avec un de vos diocésains, René Legros, du patronage Saint-Nicaise; je pus même en ramener quelques-uns à la mairie de Gault, mais là, nous fûmes cernés par les uhlans et ne pûmes échapper que grâce à la présence d'esprit de l'institutrice communale, Melle Augé, qui nous indiquant un sentier, nous fit gagner le bois sous le feu d'une patrouille.

Dans ce bois d'Esternay, nous y sommes restés, Monseigneur, les 5, 6 et 7 septembre, tapis tous deux dans un ravin, à 200 mètres de la route où défilaient les brigades allemandes, avec comme provisions, sept biscuits et un bidon d'eau! Inutile de vous dire que je n'ai jamais fait de plus salutaire retraite.

Le 7 au soir mon compagnon se confessa, et le 8 au matin, décidés à nous rendre, faute de vivres, nous fîmes ensemble, avec grande piété, la communion spirituelle.

Pendant ces trois jours la lutte avait été terrible entre Esternay, Montmirail et Vauchamps, les troupes françaises avaient repris l'avantage et au lieu d'être recueillis à la lisière du bois, par des soldats du Kaiser, nous le fûmes par le 8e de ligne français, avec lequel nous remontâmes jusqu'à Reims en nous battant deux ou trois fois.

Le 14 septembre nous sommes devant Reims, la cathédrale est debout et le drapeau qui flotte sur l'une des tours est français; là, nous retrouvons le 119e, nous reprenons rang parmi les siens et remontons jusqu'à Hermonville; nous traversons Cauroy où j'embrasse en passant l'abbé René Camus, vicaire à Poissy, que j'ai connu à la caserne et qui est là grièvement blessé, mais plein de courage et ne semblant pas se douter qu'il n'a plus que quelques jours à vivre.

   

Citation de Camus
Extrait du livre d'or du clergé et des congrégations

   













Le 17, nous nous battons sur les bords du canal qui relie l'Aisne à la Marne ; mon cher compagnon de route, René Legros, tombe grièvement atteint, je le rejoins sous les balles, lui donne l'absolution et regagne mon poste sans pouvoir l'enlever, tant la fusillade est vive : qu'est-il devenu, nul n'a pu le dire encore à sa pauvre mère désolée. Le 17 au soir, je gagne une tranchée de première ligne, j'y reste dix jours et le 25 la tranchée ayant été tournée, je reçois en l'évacuant une balle à la poitrine. Resté plusieurs heures sur le champ de bataille au milieu des morts et des blessés, je fis généreusement à Dieu le sacrifice de ma vie, mais l'heure n'était pas arrivée pour moi : pansé à là ferme du Luxembourg, si tristement célèbre maintenant, je fus évacué sur Hermonville, puis sur Prouilly, où j'eus la joie de rencontrer près de vingt prêtres du diocèse ; de là je fus dirigé avec les grands blessés non transportables à l'ambulance du château de Sapicourt, que je quittai sept jours plus tard pour gagner après 49 heures de voyage Tulle, en Corrèze.

Du 11 août au 5 octobre, je n'étais pas entré dans une église, je n'avais eu ni messe, ni communion ! A Tulle, le vénérable archiprêtre vint chaque jour me donner la communion à la clinique où le docteur de l'hôpital m'avait fait transporter ; par deux fois Monseigneur l'Evêque vint m'y apporter ses encouragements et ses bénédictions ; enfin, en novembre, je pus célébrer la sainte messe dans la chapelle de la maison.

Grâce aux soins dévoués dont je fus entouré, ma santé est complètement rétablie. Le 16 décembre, je regagnais à Lisieux le dépôt du 119°, après avoir eu la joie de revoir ma paroisse, et le 19 janvier je recevais une nouvelle affectation pour le service de santé. Je suis à Vernon depuis cette date, Monseigneur, avec un grand nombre de vos prêtres, attendant l'heure d'un nouveau départ pour une ambulance du front.

Telle est mon histoire, Monseigneur ; elle est bien simple, elle ne comporte ni décoration ni citation à l'ordre du jour, mais elle est celle d'un de vos prêtres et à ce titre elle ne peut manquer de vous intéresser.

Comment se continuera-t-elle ? Dieu seul le sait, mais je lui demande que ce soit de la façon la plus utile à la gloire de son nom et au salut de mes frères, et c'est aussi, j'en suis certain, le désir de Votre Grandeur.

Encore merci, Monseigneur; je reste de Votre Grandeur le très humble et dévoué serviteur.

René DAVY,
Vicaire à Saint-Remi de Dieppe.


 
 

Citation Davy
 

  Le 6 juin, le même journal publie le témoignage de Mlle Augé, institutrice au Gault
  Nous avons reçu la lettre suivante :
« Monsieur l'Abbé,

Le Bulletin Religieux du ler mai, n°18, renferme une lettre d'un prêtre que j'ai rencontré aussitôt le terrible combat du Gault, je viens vous demander s'il vous serait possible de
m'adresser 6 de ces bulletins,
« ... Monseigneur de Rouen, ses diocésains peuvent être fiers de leurs pètres.

« Ils en ont donné une somme de travail, de souffrances ! J'ai vu, je peux rendre compte.

« M. l'Abbé Davy a rendu à ses compagnons des services de toutes sortes. Il n'a pas que sauvé des âmes, il a aussi sauvé des vies. Il oublie de le dire ; l'heure était terrible, les blessés affolés. Il a su les ramener, les mettre en un lieu sûr, et en me les laissant il me dit : « Je vous les confie, Madame, je dois retourner au feu ! » et il est reparti avec son compagnon René Legros sous les balles. Notre village était cerné. J'ai souffert dé les voir nous quitter, me demandant avec anxiété si je ne les trouverais pas étendus sur notre territoire après les jours de notre terrible bataille. J'ai bien cherché. J'ai été heureuse, deux mois après, d'en retrouver un des deux, mais peinée de la mort de ce pauvre M. Legros. Sa mère peut trouver une consolation à la pensée qu'il a eu jusqu'au bout un ami prévoyant, un bon conseiller.

« Que d'autres sont morts seuls, au coin d'un bois, dans un fossé et retrouvés longtemps après ! Un du 119e, du combat du 8 septembre n'a été enterré qu'en janvier dernier, resté dans un ruisseau sous des épines."
« ... Veuillez agréer, Monsieur l'Abbé, l'expression de mon respect.

M. AUGÉ,
Institutrice, Le Gault, (Marne).
 

 

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